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Critiques / Opéra & Classique

LA VESTALE de Gaspare Spontini

par Caroline Alexander

Renaissance réussie d’une tragédie lyrique oubliée

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Au Théâtre des Champs Elysées, les spectateurs de La Vestale de Spontini, première production scénique de la saison, ont, chose rare s’agissant d’une œuvre ancienne, partagé un sentiment commun : ils la voyaient pour la toute première fois. Et pour cause ! Elle n’avait plus foulé le sol d’une scène française depuis 1854, soit depuis quelque 160 ans… Curieux destin que celui d’une œuvre ayant connu un succès foudroyant à sa création et qui soudain tombe dans l’oubli le plus total.

L’italien Gaspare Spontini (1774-1851) avait élu domicile en France où il devint en quelque sorte le chouchou de l’impératrice Joséphine et de Napoléon Bonaparte qui en fit le compositeur officiel du premier Empire. A 33 ans il composait cette tragédie lyrique à l’antique sur un livret en langue française et en vers bien sonnants d’Etienne de Jouy. Spontini, héritier de Gluck, novateur dans l’âme, voulait en faire le prototype d’un genre nouveau où le grand opéra à la française adopterait les couleurs du bel canto italien. De fait, il lançait un style qui allait imprégner tout le répertoire lyrique du 19ème siècle. Créé le 14 décembre 1807 à l’Opéra de Paris, la passion amoureuse d’une vestale et d’un général de l’armée romaine enchanta la cour, le public et les critiques et resta à l’affiche durant une centaine de représentations.

On la joua durant trente ans en France et ailleurs dans des traductions italiennes, allemandes suédoises. Sa musique, ample, robuste, aux sonorités flamboyantes frappa les oreilles et les inspirations de compositeurs aussi divers que Rossini, Wagner – qui dirigea sa création en langue allemande – ou Berlioz qui la commente en enthousiasme « … quel orchestre ! … les basses ondulent comme les flots de l’océan ». Spontini devient ainsi l’étoile du monde lyrique durant la première moitié de son siècle.. Au point de lui faire dire que « depuis La Vestale, il n’a point été écrit une note qui ne fut volée de mes partitions ».

Une si belle célébrité n’empêcha pas la descente aux enfers de l’amnésie. Elle fut longue. Il fallut attendre le 180ème anniversaire de Spontini pour que la Scala de Milan se souvienne de lui et décide de remonter sa Vestale en langue italienne, dans une mise en scène de Luchino Visconti avec Maria Callas, inoubliée, dans le rôle-titre. L’initiative de Michel Franck, directeur du Théâtre des Champs Elysées, en accord et coproduction avec Peter de Caluwe, patron de la Monnaie de Bruxelles, réunit donc tous les atouts d’une redécouverte à ne pas manquer.

L’amour plus fort que la mort

C’est l’histoire d’un amour plus fort que la mort. La jeune Julia, en mémoire de son père, est entrée dans l’ordre des vestales et a fait vœu de chasteté. Mais elle aime d’amour fou le général Licinius qui vient pour elle de vaincre les Gaulois, et Licinius, aussi follement épris, fait vœu de la sortir de sa prison de vierge. Leur crime scelle leur condamnation à mort. Julia l’accepte. Licinius se révolte. Mais Vesta, déesse bienveillante, leur accordera le pardon. Un conte pour midinettes en somme, qu’Etienne de Jouy émaille de belles formules, « est-ce assez d’une loi pour vaincre la nature ? » - « le salut des états ne dépend pas d’un crime », « la gloire est une arme frivole-la roche Tarpéienne est près du Capitole »…

Eric Lacascade, inventif homme de théâtre signe sa première mise en scène lyrique et ne cherche pas, chose devenue rare, à imposer son image pour la substituer à l’œuvre qui lui est confiée. Son approche est modeste, il y va à petits pas, comme s’il avait peur de déranger. si sa vision frise une forme de neutralité – décors minimalistes, parterre de fleurs, bancs mobiles, colonne où flambe le feu sacré, costumes intemporels -, sa direction d’acteurs fouille avec justesse les sentiments qui secouent les personnages et leurs interprètes.

Les graves abyssaux de la basse russe Konstantin Gorny confèrent une belle autorité au souverain pontife adepte de l’application stricte des lois divines, la clarté de timbre du ténor Jean-François Borras met superbement en lumière l’indéfectible amitié nourrie par Cinna pour Licinius. Dans le rôle de la dictatoriale grande Vestale, la mezzo-soprano Béatrice Uria-Monzon au timbre riche mais parfois incertain ne trouve pas toujours la justesse et la justification de ses convictions. L’américain Andrew Richards a plus d’une fois ravi nos yeux et nos oreilles – avec, entre autres rôles, ceux de Don José dans Carmen à l’Opéra Comique (voir WT 1933 du 18 juin 2009), ou du rôle-titre de Parsifal à la Monnaie de Bruxelles (voir WT 2668 du 7 février 2011). Il est un Licinius toujours beau gosse, toujours en belle projection de ténor aux aigus clairs et aux graves veloutés proches du baryton. L’exquise soprano albanaise Ermonela Jaho semble s’être glissée avec ravissement dans le corps et l’âme de Julia, la dotant des subtils pianissimi d’une voix à la fois fragile et obstinée. On croit en elle, on croit à sa passion absolue et quand, au final, Lacascade remplace l’incontournable ballet du grand opéra français par une joyeuse course poursuite, le dénouement heureux de la tragédie nous arrache un sourire complice.

Parcours sans faute du chœur Aedes omniprésent d’un bout à l’autre et belle performance du Cercle de l’Harmonie, l’orchestre créé et dirigé par le jeune Jérémie Rohrer. A la partition de ce Spontini perdu et retrouvé, il insuffle sa fougue, sa précision et un plaisir qu’il communique à la scène comme à la salle.

La Vestale de Gaspare Spontini, orchestre du Cercle de l’Harmonie, chœur Aedes, direction Jérémie Rohrer, mise en scène Eric Lacascade, décors Emmanuel Clolus, costumes Margueroite Bordat, lumières Philippe Berthomé, dramaturgie Daria Lippi. Avec Ermonela Jaho, Béatrice Uroa-Monzon, Andrew Richards, Jean-François Borras, Konstantin Gorny.

Paris – Théâtre des Champs Elysées , les 15, 18, 23, 25 & 28 octobre à 19h30, le 20 octobre à 17h

+33 1 49 52 50 50 - www.theatrechampselysees.fr

Photos Vincent Pontet

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