Accueil > L’ingénu d’après Voltaire

Critiques / Théâtre

L’ingénu d’après Voltaire

par Marie-Laure Atinault

Un indien à la Cour

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Imaginez Saint Malo au XVIIe siècle et sur le port un homme étrangement vêtu de haut-de-chausses en daim frangé, le torse nu. Il vient, non pas d’une autre planète, mais du Nouveau Monde. Le jeune homme est un indien, un huron. Il parle le français aussi bien que monsieur le curé mais il est étrangement franc. Son nom huron étant trop compliqué, on l’appelle l’Ingénu, car ses réflexions sont empreintes d’une naïveté désarmante. Il découvre une partie de sa famille française (Ah les colonies !). Il tombe amoureux de la belle Saint Yves, une jeune fille prude et charmante. Ils sont tous les deux beaux, jeunes, bien nés, sincères et sont fait l’un pour l’autre. Mais un destin malin et l’hypocrisie des hommes vont jeter les amoureux dans un tourbillon de malheur. Notre Ingénu va découvrir l’hypocrisie et le crime suprême, celui de l’innocence.

De l’art du conte… Pour mieux faire un piéd de nez à la censure

Ce diable d’homme nommé François-Marie Arouet dit Voltaire était un auteur tout terrain, poète, dramaturge, tragédien, philosophe. Dès 1734, il connaît les foudres de la censure après la publication des Lettres Philosophiques. Pour contourner les censeurs de tout genre, il écrit des romans, des contes et laisse à ses personnages le soin de dire les choses qui fâchent et qui peuvent vous faire embastiller, le pouvoir est fort chatouilleux ! Mais peut-on reprocher à un Huron de ne point connaître les usages de la société, les codes de la religion et l’étiquette de la cour ?
L’Ingénu fut écrit en 1767, moins connu que Candide ou Zadig, ce conte mérite qu’on le relise. Voltaire-conteur utilise un ressort dramatique bien pratique : Il met un étranger ignorant des us et coutumes du beau royaume de France face aux absurdités de certaines conventions. Voltaire, qui fit ses études chez les jésuites met notre Huron face à une religion plus en quête de pouvoir que de Dieu. Mais notre malicieux philosophe ne met pas dans le même panier de la satire tous les religieux, il y a le bon curé de campagne, le confesseur homme de cour et, comme dans toutes les congrégations, de fieffés imbéciles.

Plus qu’une révélation, une valeur sûre !

Arnaud Denis est un phénomène ! Ce jeune homme est l’une des révélations les plus prometteuses de ces dernières années dont on suit avec impatience chaque nouvelle création.
Après Les Fourberies de Scapin, Les Revenants, Arnaud Denis qui aime surfer sur les genres avec le même talent, change de siècle et de style, L’Ingénu est un conte, un récit libre des contraintes scéniques. Jean Cosmos fit une adaptation pour un téléfilm réalisé il y a une trentaine d’années, avec Jean-Claude Drouot. Puis, il prolongea son travail avec une adaptation dialoguée pour la scène. Séduit par l’intelligence du travail en profondeur d’Arnaud Denis, il lui confie ce projet ambitieux pour trente personnages et une multitudes de tableaux, mélangeant la comédie, le drame et la satire. Le défit est des plus séduisants.

La mise en scène ingénieuse de cet Ingénu, fait appel à la magie et aux « trucs de théâtre ». Lorsque le spectacle commence, le plateau est nu éclairé par la lumière crue d’une servante (manche en bois sur lequel on a fiché une lampe) un metteur en scène interprété par l’excellent Jean-Pierre Leroux, brochure à la main, s’attelle à la mise en place de cette superproduction. Les douze comédiens vont devoir interpréter 30 rôles, les costumes sont prêts sur des portants, les perruques attendent sur des tables qu’on leur fasse une tête. Et puis la magie agit, on oublie les trucs, les artifices deviennent réalité. Le metteur en scène de théâtre repose sa brochure et se jette dans l’action. La mer démontée est une grande pièce de soie bleue agitée de part et d’autre de la scène, l’effet est saisissant, on voit les flots écumer ! Le spectateur est happé, et joue le jeu.

Arnaud Denis ne se contente pas seulement d’être un metteur en scène de grand talent, il est un directeur d’acteurs. Toute la troupe est à l’unisson de la qualité. Quelle joie de voir Jacques Ciron camper un prieur de Kerkabon débonnaire. Arnaud Denis, qui a décidément tous les talents, incarne un Huron athlétique et philosophe d’une séduction folle. Qu’il prenne garde avoir trop de talent paraît suspect en France, les bonnes fées qui se sont penchées sur son berceau lui ont dispensé une vertu supplémentaire, l’écoute.
Une réussite époustouflante !

L’ingénu d’après Voltaire, adaptation de Jean Cosmos, mise en scène Arnaud Denis avec douze comédiens dont Jean-Pierre Leroux, Jacques Ciron, Denis Laustriat, Romane Portail Vingtième Théâtre 01 43 66 01 13

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.