Nancy – Opéra National de Lorraine jusqu’au 17 janvier 2013

L’ORFEO de Claudio Monteverdi

Quand Orphée devient notre contemporain intemporel

L'ORFEO de Claudio Monteverdi

Orphée et Eurydice se marient. C’est la fête. Leurs amis, leurs copains et copines, cousins et cousines ont envahi l’élégant duplex du nouvel époux. Ils ont posé des guirlandes de fleurs sur la rampe de l’escalier qui mène à sa chambre, ont planté un simulacre de temple à l’antique devant sa bibliothèque et transformé son canapé trois places en couche nuptiale. Quelques- uns ont enfilé des péplums pour se déguiser en bergers. Le couple fait son entrée, on applaudit, on trinque, on chante, on joue aux cartes, on les interroge… Eurydice sort avec quelques amies prendre l’air dans le pré. Et meurt.

Coproduit par le Theater an der Wien de Vienne, l’Opéra National de Lorraine à Nancy, présente L’Orfeo de Monteverdi dans la mise en scène à la fois radicale et époustouflante de justesse de Claus Guth, homme de théâtre allemand au talent reconnu qui avait déjà à Nancy signé la mise en images du Messie de Haendel. Claus Guth fait d’Orfeo/Orphée notre contemporain intemporel. Sa tragédie devient une plongée dans notre inconscient face à la mort. La perte brutale, inattendue, d’un être cher, de l’être le plus aimé, cette révoltante injustice, cet incompréhensible caprice du destin, plonge le survivant dans une errance mentale jalonnée de questions sans réponses. « Tu es morte et je respire », dit Orphée…

Guth radiographie les cœurs blessés avec une précision quasi chirurgicale, le moindre geste est chargé de sens, sa direction d’acteur est d’une intensité rarement atteinte dans le domaine lyrique. Une main levée, trois pas à reculons, un éclat de rire, chaque détail s’inscrit dans une logique.

Après la mort d’Eurydice, Orphée descend aux Enfers dans l’espoir de la ramener à la vie. Pour Guth, l’Enfer c’est le désespoir de ne pas comprendre, le besoin de se raccrocher au réel des souvenirs, de laisser l’imaginaire construire une suite à l’inacceptable. L’Orphée des mythes antiques comme L’Orfeo de Monteverdi est envoyé par Apollon dans les étoiles pour y retrouver Eurydice. Celui de Guth choisit le suicide pour combler l’absence, retrouver le néant qui a englouti la femme aimée.

En noir et blanc, des images mouvantes, parfois floues envahissent les murs du bel appartement. Des tombeaux alignés dans la blancheur d’un soleil indifférent, le visage d’Eurydice debout, couché, le regard allumé, le sourire en suspens… Le cinéma, la vidéo guident les vagabondages de la mémoire d’Orphée.

A ces images répond une musique d’autrefois et de toujours. Dans la fosse surélevée comme il est d’usage avec les ensembles de musique ancienne, Christophe Rousset et ses Talens Lyriques servent celle de Monteverdi avec une vigilance qui en magnifie les sons les plus intimes. Une basse continue étoffée, omniprésente, des trompettes aux soupirs acidulés, les théorbes, basse de viole, cornets, flutes, clavecins et orgue naviguent en souplesse sur toutes les variétés de timbre. Avec une attention constante à ce qui se passe sur scène, les chanteurs, leurs chants, leur jeu.

Le premier d’entre eux, le jeune baryton roumain Gyula Orendt qui interprète le rôle-titre, tient du phénomène. Du comique au tragique, le corps élastique, le visage en miroir, il exprime les joies comme les tourments de son personnage. Une diction nette, un timbre clair capable de se voiler sans s’éteindre dans l’émotion en font un Orphée d’exception. A ses côtés, la distribution affirme une belle homogénéité avec la cristalline Eurydice de la soprano hongroise Emöke Barath, la palette de registres exposés par l’Espagnole Carol Garcia passant sans accrocs du rôle de la Musique à ceux de la Messagère et de l’Espérance, Gianluca Buratto, basse italienne, offre ses graves à Charon et à Pluton, Elena Galitskaya, soprano russe, possède l’élégance diaphane de Proserpine, Damian Thantrey pare Apollon d’une autorité nimbée d’ humour anglais…

L’ensemble réussit un sortilège rarement obtenu : faire monter les larmes aux yeux de spectateurs qui se reconnaissent dans cette « favola con musica » (fable avec musique) composée par Monteverdi il y a 407 ans.

L’Orfeo de Claudio Monteverdi, livret d’Alessandro Striggio, ensemble Les Talens Lyriques, chœur de l’Opéra National de Lorraine, direction Christophe Rousset, mise en scène Claus Guth, décors Christian Schmidt, costumes Linda Redin, lumières Olaf Winter, vidéo Arian Andel. Avec Gyula Orendt, Emöke Barath, Carol Garcia, Gianluca Buratto, Elena Galitskaya, Damian Thantrey, Reinoud Van Mechelen, Alexander Sprague, Nicholas Spanos, Daniel Grice.

Nancy – Opéra National de Lorraine, les 10, 14, 16, 17 janvier à 20h, le 12 à 15h.

03 83 85 30 60 – www.opera-national-lorraine.fr

Photos : Opéra National de Lorraine

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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