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L’Intégrale des ombres, d’Olivier Schmitt

par Dominique Darzacq

Le feuilleton d’une renaissance

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Voulue et dirigée par Mélanie et Frédéric Biessy, inaugurée au mois de septembre dernier, la Scala-Paris qui se veut « rose des vents de la création artistique la plus exigeante », adosse ses ambitions au riche et turbulent passé du lieu, à toute une histoire que le mathématicien poète Laurent Derobert a résumée en une formule algébrique qui a pour titre l’Intégrale des ombres . Ce sont bien, en effet, les ombres de ceux qui ont peuplé l’épopée singulière d’un théâtre qui, tel le phénix renaît de ses cendres, que fait revivre Olivier Schmitt ancien critique au quotidien le Monde et pour qui « La Scala est un roman, avec ses personnages principaux, sa foule d’anonymes, ses paysages mouvants, ses grandes et ses petites heures ». Un roman foisonnant qu’il nous raconte comme un feuilleton à épisodes.

Au commencement, il y eut le caprice de la riche veuve Voisin, née Marie-Reine Rameau qui s’était mis en tête de faire construire une salle qui serait, du moins pour le faste, la sœur jumelle de La Scala de Milan qui la faisait rêver. Ce fut au 13 Boulevard de Strasbourg, à l’emplacement d’un café chantant, une rutilante et vaste salle à l’italienne de 1400 places, dotée d’un parterre coiffé d’une coupole en verre laissant apercevoir le ciel et pouvant s’ouvrir par les belles nuits étoilées. Outre trois balcons organisés en cascade, dix loges d’avant-scène encadraient le plateau et surplombaient la fosse d’orchestre. « Si le foyer haut est réservé aux gens du peuple et un foyer bas aux possédants, tout ce petit monde emprunte cependant le même escalier, ce qui rend possible les rencontres, du pied au sommet de l’échelle sociale » remarque Olivier Schmitt qui précise, « Le café-concert est le lieu du plus grand brassage social. Le prix bas de l’entrée séduit le public populaire tandis que le bourgeois ou l’aristocrate ne songe qu’à s’encanailler ».

Inauguré en 1873, Le Concert-Scala ne présentera jamais d’opéra mais devint très vite ce que Félix Mayol, qui le dirigea un temps, qualifiera de « Comédie-Française du concert ». Plus précisément du café-concert. S’y produisent des cocottes devenues diseuses ou chanteuses et tous ceux qui feront sa renommée et les belles heures de la Belle époque : Paulus et ses « acrobaties musicales », Ouvrard à qui l’on doit « La mâchoire à Jean » où il n’y a qu’une dent et que chantera bien plus tard Michel Polnareff. On y entendra Fragson et le comique troupier Polin. Quant à Yvette Guilbert qui inspira tout aussi bien Bruant que Toulouse Lautrec, elle y fut quasi pensionnaire. Du genre café-concert en revues y passeront Maurice Chevalier et Mistinguett, et quelques « chanteuses à voix » comme Fréhel.
Au fil du temps et de la plume alerte, parfois poétique du narrateur, le quartier transforme ses activités et sa sociologie, des mutations auxquelles la première guerre mondiale, puis la crise de 1929 et quelques décisions politiques ne seront pas étrangères. La Scala change de mains, s’essaie à l’opérette avant de se donner au vaudeville, y feront leur tour de chauffe Raimu, Marcel Dalio, Pauline Carton, Paulette Dubost.

En 1936, La Scala bifurque carrément, et pour mieux se jeter dans les bras du cinéma, change de look. Le premier sourire à l’affiche sera celui de Danielle Darrieux vedette aux côtés d’Henri Garrat, du film Un mauvais garçon . Celui qui a des façons pas très catholiques et qu’on chante encore, comme si le café-concert passait le relais au 7ème art. Après la Libération, on y verra les films de Marcel Carné, René Clément, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Jacques Tati. En 1974 et avant sa fermeture définitive en 1983, La Scala connaît une ultime mue qu’Olivier Schmitt, non sans humour, résume ainsi « Toute l’histoire de la Scala nous dit qu’elle n’a jamais fait les choses à moitié, qu’à chaque réinvention, elle a voulu être la plus belle, la plus innovante…..elle se devait une fois encore, de se métamorphoser au plus haut degré d’exigence. Et ce qui devait advenir advint : La Scala devint le premier multiplexe de Paris. Multiplexe pornographique, un « multisexe » en somme ».

Agrémenté de nombreuses illustrations :photos du quartier, affiches, dont certaines conçues par Toulouse Lautrec, portraits d’artistes, caricatures, extraits de chansons voire de leur partition, l’ouvrage, bien documenté, fourmille d’informations historiques. On y apprend que « boulevard » vient du mot flamand « bolwerc » qui signifie fortification, que nos boulevards sont nés de la volonté de Louis XIV de faire abattre les fortifications qui allaient de la Bastille à l’Opéra. On y voit surgir les premiers saltimbanques, ériger les premiers immeubles, naître les premiers théâtres qui en feront plus tard « Le Boulevard du crime », on y découvre caché dans une baignoire de la Scala, fasciné par Mayol, Marcel Proust qui, faisant l’éloge « de la mauvaise chanson, écrit, « sa place, nulle dans l’histoire de l’art, est immense dans l’histoire des sociétés ».
Abordant dans le dernier chapitre, « L’invention de la Scala-Paris », c’est-à-dire l’épopée de la création et de l’ouverture de ce nouveau théâtre privé, l’encre d’Olivier Schmitt se teinte de lyrisme et d’enthousiasme, c’est que l’auteur s’y exprime en membre de l’équipage embarqué pour de nouvelles aventures ; ce qui ne nuit en rien à l’intérêt de l’ouvrage ni au plaisir de sa lecture.

L’intégrale des ombres d’Olivier Schmitt

Editions Actes Sud 160 pages 43€

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