Accueil > Juliette au pays des humeurs

Interviews / Musique

Juliette au pays des humeurs

par Christian Wasselin

Un entretien avec la pianiste Juliette Granier.

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Elle joue divinement l’Humoreske de Schumann mais se méfie des systèmes qui momifient la musique et les musiciens. C’est pourquoi sans doute elle a créé Piano au Palais, une nuit du piano qui se vivra le 9 septembre prochain à Albi.

Juliette Granier, comment êtes-vous venue à la musique ?
— C’est une question que je me pose régulièrement. Avant mes onze ans, je n’acceptais pas la discipline du piano, garante du plaisir. Je ne m’apercevais même pas que j’étais complètement dans mon élément au clavier. J’improvisais. Je chantais, je jouais d’oreille, je déchiffrais tout ce que je pouvais. Ma mère m’avait mise au piano en m’assurant que les gens qui font de la musique sont heureux ! Ce qui a signifié pour moi : faire mes études par correspondance, m’exercer tous les soirs pendant deux heures dès mes neuf ans, ne pas partir en vacances s’il n’y avait pas de piano sur place, etc. Au Conservatoire de Perpignan, mon professeur Claude-Philippe Durand a vu que j’étais douée...

On peut voir des vidéos datant de cette époque, où vous jouez le Premier Concerto de Chopin. Ne souhaitiez-vous pas affronter l’épreuve des concours ?
— Un jour, j’ai entendu l’enregistrement des deux concertos de Chopin par Samson François et je suis tombée amoureuse du Premier. Ma mère est allée voir le directeur du CNR de Perpignan, Daniel Tosi, qui a organisé pour moi un concert avec l’orchestre du conservatoire, que nous avons donné plusieurs fois. Quant aux concours, je ne fuis pas la compétition, mais j’ai trop conscience des enjeux personnels qui s’y glissent, de la masse de candidats que les jurys doivent écouter, de la fatigue d’écoute et de la subjectivité… Ce qui me paralyse. En tant que spectatrice, j’ai été horrifiée par certains concours auxquels j’ai assisté. Le premier auquel j’ai participé a été le Concours Bellan, en totale insouciance ; j’ai remporté le premier prix à onze ans, face à des concurrents qui en avaient dix-huit ! C’est l’époque où je travaillais régulièrement avec Ventsislav Yankoff et Jacques Rouvier, où j’ai découvert la pensée de György Sebök et de Sergiu Celibidache. Si le public savait le monde qu’il y a entre l’esprit de compétition et cette philosophie-là ! Je me suis retrouvée en confiance à la Haute école de musique de Genève avec Dominique Weber, élève de Leon Fleischer, qui fut lui-même l’élève de Schnabel : à Paris, je me sentais noyée dans un vivier d’alevins qui doivent remonter le fleuve et passer l’épreuve de la nasse ! Avec le recul, je ne trouve pas que le système bisannuel des examens soit le meilleur pour la maturation des qualités musicales, ni a fortiori d’une carrière, qui engage beaucoup de paramètres inexplorés au sein des conservatoires.

Quelle solution proposez-vous ?
— Je ferais travailler à chacun des élèves un programme cohérent qui corresponde à ses qualités particulières, et qui forme déjà de futurs programmes de concerts. Je serais inflexible sur l’apprentissage de plusieurs concertos. Ensuite j’aborderais la question du trac, de l’énergie sur scène. Je pense à la fonction d’un professeur-coach, pardon pour ce néologisme, détaché des questions d’interprétation stylistique, qui parlerait de présence scénique, de PNL (programmation neuro-linguistique), de relaxation physique, d’ostéopathie, du travail d’enregistrement en studio, de l’abord des institutions programmatrices… et je ficherais la paix aux pianistes avec les heures de chorale ou d’écriture de contrepoint dans les règles du XIVe !

Y a-t-il un tiers chemin qui permettrait aux jeunes pianistes de ne pas être broyés par le système des concours et des agents, sans pour autant rester à tout prix des francs-tireurs ?
— Je n’ai rien contre les agents, ce sont les partenaires indispensables pour réussir à vivre cette épreuve permanente qu’est une vie de concertiste. En ce qui concerne les concours, j’ai décidé de passer directement à l’étape au-dessus : celle où l’on vous écoute et où l’on vous engage. Le moment délicat est celui où il faut rester fier de n’avoir pas fait de concours et dire à votre interlocuteur : oubliez les médailles que j’aurais pu avoir, écoutez-moi et appréciez l’énergie que je peux dégager. Manifestement, pour ma part, une fois passé ce cap, ils adhèrent à mon jeu, et cet acte un peu rebelle n’est pas stérile en résultats. Il y a toujours des gens très occupés et très curieux qui vous écoutent avec bienveillance, heureusement. Qui n’est pas avide de découvrir de nouveaux plaisirs musicaux ? Je considère que l’activité de pianiste est très noble. Le moment du concert est une communion tendant vers le sacré où il n’est pas question de sentiments terrestres, où l’on donne à éprouver des notions aussi profondes que la joie, le pardon, l’extase. Tous les autres métiers me paraissent plus égoïstes.

L’égoïsme n’est-il pas le premier devoir de l’artiste ? N’est-ce pas la condition sans laquelle il ne pourrait pas donner ce qu’il y a de meilleur en lui ?
— L’unité fait partie du groupe et le groupe est composé d’unités. L’un ne survit pas sans l’autre.

Quels répertoires souhaitez-vous défendre ? Lesquels vous sont le plus cher ?
— Bach, Rachmaninov et Bartok, Schumann. Je sens qu’avec les Variations Goldberg de Bach, l’histoire d’amour (et de disputes !) va durer plusieurs décennies. J’aime les musiques qui ont une pulsion de vie. Les morbides me révulsent.

Comment réagiriez-vous si on vous rétorquait : « Mademoiselle, il y a tellement de pianistes qui jouent ces musiques ! Proposez-moi les œuvres d’un compositeur méconnu » ?
— Vous préférez une réponse honnête ou une réponse consensuelle ?

Fuyons les consensus à grands pas !
— Tant mieux si on redécouvre de belles musiques. Mais on ne va pas reprocher aux musiciens d’avoir un plaisir intense à jouer des œuvres qui ne sont plus dans l’adolescence. C’est comme si vous disiez à un écrivain que la rencontre amoureuse est un thème échaudé ! Poser ces questions revient à être inquisiteur sur la direction que prend naturellement notre curiosité, et l’idée selon laquelle tout ce qui est inconnu l’est injustement. Le merveilleux, c’est qu’il est possible d’explorer à l’infini les thèmes majeurs de l’existence. Pour parler de la musique actuelle qu’on veut parfois nous imposer, jusqu’à la fin de la tonalité, en Occident, les partitions se sont nourries d’un inconscient collectif harmonique forgé par des centaines de compositeurs. Cette puissance cumulée traverse le temps et les frontières. Le sens du rythme (temps) et de l’harmonie (espace) est traductible en géométrie donc en architecture. Je reste persuadée que les lois mathématiques sont indispensables pour valider la pérennité d’une création. Par ailleurs, j’en ai assez que l’on reproche à ceux qui n’aiment pas forcément la musique atonale d’immobilisme mental ! J’en suis curieuse, mais je suis désolée : un petit morceau de Schumann me fait plus vibrer qu’un extrait de Stockhausen. Pourquoi ? Mon honnêteté intellectuelle me fait chercher la réponse tous les jours. C’est d’ailleurs le fait qu’on ait imposé une œuvre de Stockhausen à un examen qui m’a dégoûtée de l’approche de la musique actuelle dont j’ai mis longtemps à me remettre. Peu de compositeurs contemporains ont gardé l’idée de la « mélodie ». Je suis incapable de rechanter un extrait de Boulez après l’avoir écouté une fois. Bon, un collectif de compositeurs a senti qu’était venu le moment de faire tabula rasa de l’harmonie. Soit. J’observe, je reste curieuse. Est-ce qu’il y a des moyens que je sois touchée par une musique sans mélodie et sans harmonie ? Parfois, mais c’est rare. Par ailleurs, la musique que j’aime connaître est celle de tous les peuples de la terre, elle a été forgée depuis la nuit des temps. Comme disent les Chinois : « Le temps ne respecte rien de ce qu’on fait sans lui » (ils devraient s’en ré-inspirer pour leurs produits exportés !).

Quid des instruments historiques dans votre parcours ?
— J’ai joué le Prélude et fugue en sol mineur de Bach sur un orgue qu’avait pratiqué Buxtehude à Göteborg en Suède. Un son de petite flûte en bois, sublime ! Je redécouvrais le sens d’une note écrite longue, qui perdurait. Parfois je me dis que je devrais enregistrer un disque au fil de différentes étapes en Europe, avec à chaque fois un instrument qui serve la musique : Bach à Göteborg, Scarlatti au clavecin, Chopin sur un Pleyel, Prokofiev sur un piano moderne, etc. Mais le pianoforte de l’époque de Mozart, sans enfoncement ni dynamique, est difficile à aborder car il oblige de remettre en cause toute l’architecture que vous vous êtes faite de l’œuvre. Certes, j’aime le cromorne, le duduk, le violon à cordes en boyau, mais pour le piano, je reste profondément amoureuse du son d’un Steinway. Je ne me reconnais pas dans les pianos aux couleurs de miel, qui offrent une palette limitée de densités, même s’ils conviennent aux Impromptus de Schubert. Pour obtenir mes effets de lumière au sein d’un même accord, dans la rapidité, ou tel côté mat désincarné, gong ou cloche, métallique ou suave, tel effet de cathédrale, pour passer de Bach à Prokofiev, de Schumann à Scarlatti, Steinway est irremplaçable. Bref, pour réaliser ce que je pré-entends, je n’ai de liberté qu’avec Steinway. Je n’aime pas la ouate.

Où pourra-t-on vous entendre dans les mois qui viennent ?
— Je serai en octobre au Reid Hall, rue de Chevreuse, à Paris, avec la violoniste Rachel Kolly d’Alba, dans Ysaÿe, Chausson et Tzigane de Ravel. Je jouerai à La Baule en décembre, et de nouveau en février au Reid Hall, les Variations Goldberg. Et en mai, à Kosice (Slovaquie), ce sera le Concerto en sol de Ravel sous la direction de Michel Swierczewski. J’ai aussi des programmations prévues en Espagne, en Autriche, à Berlin.

Vous êtes aussi directrice artistique d’une Nuit du piano à Albi…
— Baptisée « Piano au palais », oui, qui aura lieu au Palais de La Berbie, dans une cour classée par l’Unesco. Ce palais abrite aussi le musée Toulouse-Lautrec. Ce sera le 9 septembre prochain, à l’occasion des cent dix ans de la mort du peintre. Je commencerai avec la Deuxième Partita de Bach, la Quatrième Ballade de Chopin, puis l’Humoreske de Schumann. A 20h30, Zhu Xiao Mei jouera les Variations Goldberg. Puis Cédric Pescia, à 21h30, les Davidsbündlertänze de Schumann et la Sonate opus 110 de Beethoven. Au cours des années suivantes, nous nous ouvrirons au pianoforte, à la musique contemporaine, au jazz et à la musique de chambre où le piano est personnage à part entière. Notre partenaire n’est autre que l’antenne albigeoise de Musique Espérance, association fondée par Miguel Angel Estrella.

Propos recueillis par Christian Wasselin

photo : Virginie Palu

Piano au palais : vendredi 9 septembre. Tél. 05 63 38 42 87.
www.mairie-albi.fr/vie_culturelle/musees/pdf/programmationete2011.pdf
A consulter aussi : www.juliettegranier.com.

A écouter : Schumann : Kreisleriana  ; Brahms : Variations sur un thème de Schumann. Juliette Granier, piano. 1 CD Dinemec Classics DCCD058.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

2 Messages

  • Juliette au pays des humeurs 4 juillet 2011 13:45, par Merdeàtouteslesjuliettes

    Avant mes onze ans, je n’acceptais pas la discipline du piano, garante du plaisir. J’improvisais. Je chantais, je jouais d’oreille, je déchiffrais tout ce que je pouvais.

    Je n’ai rien contre les agents, partenaires indispensables.

    Les Chinois : « Le temps ne respecte rien de ce qu’on fait sans lui » (ils devraient s’en ré-inspirer pour leurs produits exportés !).

    REBELLE, Juliette !!!!!!!!!!!!!

    repondre message

  • Juliette au pays des humeurs 22 septembre 2011 15:14, par l’interviewée

    Au précédent commentateur : Il me manquait une leçon de courage et de courtoisie : vous me la donnez magistralement, vu votre pseudonyme. Bravo.
    Et je signe, Juliette Granier.

    repondre message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.