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Critiques / Théâtre

Julie de Lespinasse de Christine Letailleur

par Véronique Hotte

Vivre libre bien au-delà de la femme du XVIII è siècle

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Remémorons-nous les pratiques des salons féminins dix-huitiémistes. Ainsi, le salon de Marie du Deffand accueille Fontenelle, Voltaire, Montesquieu et d’Alembert ; il concurrence le célèbre salon de Marie-Thérèse Geoffrin (1699-1777) que fréquentent , de 1750 à 1777, d’Alembert, Fontenelle et Voltaire, mais aussi Diderot, Turgot, Maupertuis, Helvétius, Rousseau, Raynal, Rameau, Marivaux et Sophie d’Houdetot (1730-1813) dont Rousseau tombe éperdument amoureux.

Julie de Lespinasse (1732-1776) et Suzanne Necker poursuivent ce nouveau modèle, où la conversation débouche sur des débats d’ordre politique, philosophique et artistique. Hormis quelques exceptions, ce sont surtout des hommes qui fréquentent les salons…puis les femmes : soit l’ambiance des salons féminins du XVIII è siècle (Femmes et littérature, une histoire culturelle, sous la direction de Martine Reid. Vol. 1 : Moyen Âge-XVIII è siècle. Gallimard, Folio Essai.)

Fréquenter un salon - forme de communauté favorisant la créativité et le dialogue - a pu favoriser la mobilité sociale, moins dans les rangs de l’aristocratie que dans ceux des représentants de la République des Lettres…. Les aristocrates se retrouvent pour la première fois avec des gens de lettres et des philosophes dans un projet commun qui est celui précisément celui des Lumières.

Ces femmes sont à l’origine de ces réunions de société et de projets collectifs qui confèrent aux habitués une distinction désormais non seulement fondée sur la naissance. Leur objectif n’est pas de ceux auxquels les hommes peuvent ouvertement prétendre - la gloire, la renommée - mais bien l’éducation sociale et intellectuelle des femmes qui les animent.

Pour ces femmes, s’ouvre une sorte de carrière non rétribuée, qui exige de disposer d’importantes ressources financières. Dans ce domaine, les femmes se choisissent des modèles féminins : Anne de Bourbon, duchesse du Maine (1676-1753), pour Marie du Deffand, Claudine de Tancin pour Marie-Thérèse Geoffrin, cette dernière pour Suzanne Necker et pour Julie de Lespinasse.

Marie du Deffand et Julie de Lespinasse sont de ces salonnières qui entretiennent des correspondances faisant grossir le corpus d’écrits privés féminins. La seconde fut l’égérie des inventeurs de L’Encyclopédie - amie de Condorcet s’élevant contre l’esclavage, la tyrannie, l’obscurantisme, prônant la tolérance.

En même temps, dans ses lettres, elle choisit pertinemment de se livrer à la passion amoureuse.

La metteuse en scène Christine Letailleur a découvert et adapté les lettres adressées par Julie de Lespinasse (1732-1776) au comte de Guibert. Fascinée par cette littérature témoignant d’un caractère hors norme dans son temps, elle s’est penchée sur la vie de Julie : fille illégitime dont Mme du Deffand était la tante, et marquée par une enfance malheureuse. Son intelligence et son charisme font de son salon l’un des plus célèbres où dialoguent d’Alembert, Condorcet, Diderot.

Quarantenaire et loin de renoncer à l’amour et à la sexualité, comme le voudraient les moeurs de l’époque, consciente de son attrait et de ses convictions, elle s’éprend du comte de Guibert, de dix ans son cadet. Pour Christine Letailleur, l’héroïne n’aime pas selon les codes de l’époque : « Loin de la séduction, du libertinage, de la frivolité, de l’incontinence langagière, sa parole est sincère et profonde ». Entre raison et sentiment, elle choisit délibérément l’amour et entraîne le le spectateur dans l’intensité de la vie intérieure d’un être rare - larmes, folies et excès.

En juin 1772, quand Julie de Lespinasse rencontre Guibert, militaire en vogue et auteur d’un Essai général de tactique, elle tombe sous son charme, séduite par ses idées, sa réputation et son charisme.

Quelques années avant déjà, en 1766, trentenaire, elle avait aimé le marquis de Mora, plus jeune aussi de dix ans. Tuberculeux, il retournait dans son pays en Espagne pour ses soins ; durant l’une de ses absences, Julie rencontre Guibert : ils sont amants en 1774.

Les lettres révèlent une passion amoureuse dont la force la ravit, entièrement dévolue au sentiment qui, à la fois, l’accable et la réjouit, partagée entre la douleur d’aimer et son bonheur.

Le spectacle révèle sa chute et sa fin, elle ferme son salon et se retire du monde, se réfugiant dans la solitude pour vivre au plus près du sentiment et en mourir : regard sur les ultimes années de sa vie où elle aime absolument et infiniment « avec excès, avec folie, transport et désespoir ».

Votre promesse s’est-elle envolée ? Où êtes-vous donc ? Sur les routes de Prusse ? De Silésie ? De Russie ? A Dresde ? Déjà à Berlin ? Votre fantaisie de parcourir l’Europe vous a-t-elle fait oublier Mademoiselle de Lespinasse ? L’Europe a sans doute de plus grands attraits qu’une femme qui se languit de vous.

La pièce est un long monologue de tourments où la pensée de la protagoniste va et vient sans cesse, déplorant l’absence ou l’indifférence de l’aimé tout en se rétractant ensuite, et lui pardonnant, se reconnaissant encline aux reproches - capacités à troubler et blesser son amant.

Elle éprouve du remords pour la mort de Mora alors qu’elle est la maîtresse de Guibert. Serait-il mort avec ce doute et cette intranquillité d’avoir été trompé ? Elle lui écrit d’autant qu’elle est seule.

Se joue un ballet d’ombres qui se répercute sur les murs - silhouettes bien reconnaissables dix-huitième - l’ombre de l’amant défunt ou celle de l’infidèle épousant une jeune aristocrate fortunée.

Les tourments de l’âme conduisent Julie à souffrir physiquement et à « décliner ». Femme du XVIII è siècle, elle n’en appartient pas moins au romantisme et à l’introspection, à l’exploration de la vie intime avant la psychanalyse, pressentant dans ses malheurs d’enfance ceux qui l’accablent dans la maturité.

Sur la scène, l’héroïne de la passion amoureuse, entre aveux et confidences, est interprétée par l’élégance, la grâce et la réserve pudique de Judith Henry dont on entend les moindres pensées murmurées, entre autres, via la voie épistolaire révélée par la sonorisation de la plume d’oie qui gratte le papier sans fin, sur des écritoires disposés çà et là, surgissant des murs, tels des tiroirs.

L’actrice porte une robe magnifique, inspirée du portrait peint par l’artiste Carmontelle. Elle se tient droite, arpentant l’espace de son refuge, se mouvant, silencieuse, d’un côté ou de l’autre de la pièce dont les murs, comme pour les écritoires déjà cités, laissent surgir des chandeliers et leur bougie, petites niches apparaissant par magie, qui s’ouvrent ou bien se ferment comme des tiroirs encastrés.
Sans oublier la cheminée de côté dont les flammes dorées ne sont pas visibles, mais dont on entend le crépitement du feu de bois qui brûle - métaphore d’une douleur et d’une souffrance silencieuses qui dévoilent la grande solitude d’une passion d’incandescence mortelle.

A côté de la voix off du narrateur, se fait entendre celle de Guibert, portée par l’acteur saillant Alain Fromager, et celle du spectre de Mora dont le fantôme investit l’espace de sa présence mystérieuse - image d’une conservation secrète entre l’amante et l’ex-amant défunt- : Manuel Garcie-Kilian traverse avec allure la scène, composant activement un tableau en mouvement, tenant un chandelier à la main qu’il approche de son visage en protégeant la flamme qui tremble.

Dans la pénombre - celle du coeur féminin et de son isolement -, une large fenêtre éclaire la pièce de ses pans de lumière, parfois des ombres apparaissent sur l’écran du mur de lointain, les moments égrainés d’un débat implicite intérieur qui s’obscurcit peu à peu et se tend par la maladie.

La musique au piano interprétée et enregistrée par Lawrence Lehrissey balance entre extraits de l’Orphée et Eurydice de Gluck et les vagues sonores d’engourdissement ou bien d’emportement.

Un spectacle sur l’art et la douleur d’aimer qui appartient plutôt à la femme, elle qui ne possède toujours que très peu, reconnaissons-lui cela : ce geste existentiel, sublime et infini de survie.

Julie de Lespinasse d’après La Correspondance de Julie de Lespinasse avec le comte de Guibert, adaptation et mise en scène de Christine Letailleur, metteuse en scène associée au Théâtre National de Strasbourg. Avec Judith Henry et Manuel Garcie-Kilian. Scénographie Emmanuel Clolus et Christine Letailleur, lumière Grégoire de Lafond, son Manu Léonard, vidéo Stéphane Pougnand, costumes Elisabeth Kinderstuth. Musique au piano interprétée et enregistrée par Lawrence Lehrissey.
Du 25 avril au 5 mai 2022, tous les jours à 20h, sauf le 30 avril à 16h et 20h, relâche le 1er mai, au TNS - Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de La Marseillaise 67000 -Strasbourg. Tél : 03 88 24 88 24 tns.fr
Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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