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Critiques / Opéra & Classique

Jephta de Georg Friedrich Haendel

par Caroline Alexander

It must be so – Les Arts Florissants et Claus Guth font en sorte qu’il en soit ainsi

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Métamorphoser un oratorio en opéra, en faire un spectacle à part entière, un tel enjeu relève toujours d’une forme de défi. Que l’Opéra National de Paris affronte vaillamment avec la production au Palais Garnier de l’avant dernier opus composé par le très prolifique anglo-allemand Georg Friedrich Haendel (1685-1759).

Il n’est pas le premier à se lancer dans l’aventure, le Théâtre des Champs Elysées avait déjà, à plusieurs reprises, porté en scène Théodora et Sémélé deux autres oratorios du même Haendel (voir WT des 15 octobre 2015, 21 septembre 2009, 21 juin 2010) et l’Opéra national de Strasbourg avait même présenté en quasi triomphe ce Jephta biblique et rédempteur (WT du 31 mars 2009).

Pour remercier Dieu de l’avoir aidé à vaincre ses armées ennemies Jephta s’engage à sacrifier la première personne qui se présentera à lui à l’aube de sa victoire. Contre tout attente, ce sera Iphis, son enfant, sa fille bien aimée. Dans l’Ancien Testament d’où Haendel puisa son sujet, le prix de la foi est respecté à la lettre : it must be so – il doit en être ainsi. Mais Haendel et Thomas Morell son librettiste en détournent le dénouement tragique. Descendu de l’infini, un ange libérateur va s’emparer de la dague brandie par Jephta pour immoler son enfant. Iphis aura la vie sauve mais elle devra, en reconnaissance, vouer à jamais cette vie au culte de son Sauveur.
Dans la Bible tout comme dans les mythologies, les parricides en reconnaissance de victoires sont monnaie courante, d’Abraham promettant Isaac au sacrifice, à Agamemnon et Iphigénie, Idoménée et Idamante.

On sait que Haendel en fin de vie perdait la vue. C’est à demi-aveugle qu’il conçut ce Jephta mystique un peu à la manière d’un testament. Entre fatalité et rédemption, son oratorio traversa l’espace et le temps rassemblant dès son ouverture toutes les prouesses, les finesses et les couleurs du langage haendélien. Dans la fosse, à la tête de ses Arts Florissants, William Christie les anime davantage en retenue qu’en exaltation. Sa direction est sage, monochrome, sans réelle envolée lyrique. Haendel est servi en discrétion.

On pouvait craindre du metteur en scène Claus Guth un transfert arbitraire et sans rapport avec l’œuvre comme il vient de l’imposer à La Bohème de Puccini transportée dans l’espace galactique (voir WT du 4 décembre 2017). Il se garda heureusement de ce type de fantaisie, usant de symboles en cascade, d’images en camaïeu de noirs et blancs, fleurs, rapaces en ombres, sang déversé… Il en noyaute même l’ouverture, l’œil écoute au détriment de l’oreille et c’est dommage. La suite heureusement s’intègre parfaitement à la musique et au livret.

It must be so - il doit en être ainsi. Ces quatre mots scellent le destin de Jephta. Guth utilise les lettres du MUST dont il fait des accessoires, elles se muent en meubles, en tombes, en habitats… Le procédé se fond dans la musique sans dérapage…

Le ténor britannique Ian Bostridge, connu du monde lyrique, fait ses débuts à l’Opéra de Paris dans le rôle-titre. Long, mince, les traits tourmentés, il est Jephta dans son jeu halluciné et dans la clarté rugueuse de son timbre. Marie-Nicole Lemieux, la contralto canadienne à la voix d’ambre, tente de sortir Storgé de sa vocation de mère, elle lui met les nerfs en boule dans un jeu excessif et une voix dont on ne reconnait pas toujours les chaleureuses mutations. La jeune Katherine Watson incarne Iphis en vocalises et trilles de fraîcheur et sensibilité, Tim Mead, contre-ténor anglais à la diction perlée met ses aigus cristallins au service d’Hamor, le fiancé errant, Philippe Sly baryton basse confère une belle autorité et des graves de marbre au souverain Zébul. Deuxième contre-ténor de la distribution pour le très court rôle de l’ange rédempteur de fin de partie, Valer Sabadus peine à s’imposer.

La direction d’acteurs de Guth impose sa marque à l’ensemble de la production. Elle cerne chaque personnage dans son intimité et, chose plus rare, va jusqu’à conférer aux choristes des caractères d’individus impliqués. Et ce chœur, celui des Arts Florissants de Christie, par sa musicalité formidablement cadrée, par sa connivence avec les mots et les notes, se trouve au final le grand gagnant de la production.

Jephta de Georg Friedrich Haendel, livret de Thomas Morell, orchestre et chœur des Arts Florissants, direction William Christie, mise en scène Claus Guth, décors et costumes Katrin Lea Tag, lumières Bernd Purkrabek, vidéo Arian Andiel, chorégraphie Sommer Ulrickson. Avec Ian Bostridge, Marie-Nicole Lemieux, Katherine Watson, Tim Mead, Philippe Sly, Valer Sabadus.

Palais Garnier, les 13, 15, 17, 20, 22, 24, 30 janvier à 19h30, le 28 à 14h30
08 92 89 90 90 – +33 1 71 25 24 23 – www.operadeparis.fr

Photos Monika Rittershaus/Opéra National de Paris

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