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Jean-Luc Lagarce, Journal

par Dominique Darzacq

L’œuvre d’une œuvre

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Jean-Luc Lagarce, mort en 1995, à 38 ans, du sida, justifie, hélas, le dicton selon lequel « un grand auteur est un auteur mort ». Peu joué de son vivant, il est aujourd’hui un des dramaturges français dont les textes sont les plus représentés. Son œuvre (une vingtaine de pièces et récits), au programme des lycées, est en passe d’être étouffée par les gloses, les analyses, les comptes-rendus de colloques qui ont ponctué, toute la saison dernière, une « année Lagarce » orchestrée par François Berreur qui fut son bras droit pendant quinze ans, avec qui il fonda les éditions « Les Solitaires Intempestifs » et à qui l’on doit la publication de ce Journal.

Une reconnaissance tardive

Paru il y a quelques mois, cette publication est la ponctuation heureuse de toute une série de réalisations scéniques et de manifestations destinées à célébrer un cinquantenaire - Jean-Luc Lagarce aurait eu cinquante ans en 2007- et à promouvoir son œuvre. Une profusion qui a pu donner le sentiment que la profession théâtrale voulait se dédouaner d’être passée à côté d’une écriture intense et singulière, dont l’économie évoque pour certains exégètes des effluves raciniennes, mais dont la connivence, - si tant est qu’il faille trouver des parentés - se trouve plutôt du côté de Peter Handke qu’il admirait. C’est à cet auteur, du reste, qu’il emprunte à la fois le titre d’un de ses spectacles et celui de sa maison d’édition. « Que nous soyons tous restés aveugles et sourds à son écriture, de son vivant, à quelques exceptions près, reste pour moi un mystère et une blessure » avoue Michel Raskine dont la belle mise en scène de Juste la fin du monde pour la Comédie-Française a valu à Jean-Luc Lagarce d’être en somme « moliérisé ». le 27 avril dernier.
Qu’aurait-il écrit à propos de ces lauriers, lui, qui, lorsque sa notoriété d’auteur commence à frémir et qu’il est sollicité pour lire ses pièces, doute et s’angoisse des compliments qu’on lui faits et note alors dans son journal : « Etre soudain inquiet d’être sujet ». Libre, Jean-Luc Lagarce est rétif à toute aliénation y compris à celle de la maladie.
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Greffier de sa vie. Mémorialiste de son temps

Il commence la rédaction de son journal en mars 1977, l’année de ses vingt ans et de la création de sa compagnie La Roulotte. Dès lors, et jusqu’à sa mort, il tiendra assidûment son « petit registre ». Au total vingt-trois cahiers écrits principalement dans les cafés. Il en portait toujours un sur lui, glissé sous son pull ou retenus dans la ceinture du pantalon,. Il y consigne en vrac et souvent de façon lapidaire : ses rencontres, ses amours, ses bonnes et mauvaises fortunes, ses projets d’auteur, de metteur en scène, ses succès, ses échecs, les films et les spectacles qu’il voit en expédiant certains par un laconique :« mise en scène paresseuse ». Car il a parfois la dent dure et peut se montrer féroce avec ses proches comme avec lui-même. Lorsqu’il évoque sa maladie, il le fait sans emphase, ainsi note-t-il le 23 juillet 1988 : « La nouvelle du jour, de la semaine, du mois, de l’année, comme il était à craindre et à prévoir (à craindre vraiment ?) je suis séropositif ». Jean-Luc Lagarce est un pudique qui se tient et nous tient à distance des larmes avec une élégance habillée d’humour. Ce qui n’empêche pas la révolte « Je ne suis plus personne, je suis quelqu’un qui travaille, une gentille mécanique sociale, parfaitement là où je dois, un malade comme il faut, puisque je lutte en travaillant » (décembre 1993). Ce qu’il fera jusqu’au bout.

Voyageur et piéton, arpenteur de musées, curieux de peinture, lecteur boulimique, Jean-Luc Lagarce au fil des mois et des jours dessine le portrait d’un narcisse qui ne s’aime pas : « Je travaille, j’écris parce que je ne m’aime pas assez et parce qu’on ne m’aime pas assez » (décembre 1985), d’un artiste toujours sur la brèche, tiraillé, parfois, entre la nécessité d’entreprendre et la tentation de la solitude. En même temps, il se fait mémorialiste, non seulement de la vie théâtrale, mais aussi d’une fin de siècle qui a bien des crimes et des lâchetés sur la conscience.
François Berreur, avec la complicité intelligente et toute en finesse de l’acteur Laurent Poitrenaux, a fait un bel éloge de ce journal dans Ebauche d’un portrait (présenté à Théâtre ouvert où Lagarce avait trouvé le soutien de Lucien et Micheline Attoun). Edité en deux gros volumes, il ne se picore pas mais se dévore d’une traite comme l’odyssée d’une œuvre forgée de doute et d’espoir, le roman d’un destin trop tôt brisé.

Jean-Luc Lagarce. Journal
Volume 1 1997-1990 560 pages 24 €
Volume 2 1990-1995 569 pages 24 €
Editions Les Solitaires Intempestifs.

crédits photographiques : Quenneville

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