Homme et Galant Homme d’Eduardo de Filippo
Le génie de la comédie napolitaine

Tout s’enchaîne mal pour la troupe de comédiens venue jouer un sombre drame dans un établissement un peu huppé de Naples. Les comédiens savent à peine leur texte, l’acteur principal qui fait fonction de chef de troupe complique les répétitions en s’attardant sur chaque mot, la jeune première est enceinte jusqu’aux dents, les actrices font la cuisine en répétant leurs scènes, et l’imprésario est amoureux d’une jeune femme mystérieuse qui ne veut rien révéler de sa vie. C’est en recevant de l’eau bouillante sur les pieds que le chef de troupe va entrer plus avant dans le mystère car ses pieds brûlants, au gré des rebonds délirants et des quiproquos qui sont le moteur de la pièce, vont entrer dans le domicile où se joue l’existence de la jeune femme énigmatique. De quoi provoquer un tel pataquès que tous les personnages finissent par se retrouver au commissariat.
Bien sûr, Homme et Galant Homme est irracontable. C’est l’histoire débridée de comédiens va-nu pieds soudain confrontés à beaucoup plus roublards qu’eux-mêmes, la noblesse véreuse et la police soupçonneuse. La pièce d’Eduardo de Filippo fait penser à Un chapeau de paille d’Italie. Les deux pièces se terminent au commissariat au terme d’un parcours échevelé. Mais de Filippo, c’est la tradition de la grande comédie italienne renouvelée par l’esprit de Naples. C’est-à-dire la vie considérée comme une effarante série de malentendus, mais dans un tourbillon généreux qui glorifie les petites gens, les malheureux du bas de l’échelle. Ici, ces pauvres gueux, ce sont des acteurs – ce qui fait que la pièce est aussi un miroir du théâtre et que l’œuvre de De Filippo est, en grande partie, une épopée des comédiens ridicules et grandioses, misérables et majestueux. On peut le comparer à Pirandello, puisque le Napolitain avait en haute estime son aîné sicilien et qu’ils ont en commun les thèmes du théâtre dans le théâtre, de l’illusion et de la folie. Mais de Filippo n’explique rien, ne tombe jamais dans le discours, jongle avec les situations au moment où il pourrait souligner la profondeur de ce qu’il a mis en jeu. De la folie, il y en a pas mal dans cette admirable pièce, si bien traduite par Huguette Hatem (jusque dans la valse malicieuse des jeux de mots : par exemple, équivoque étant dit pour équinoxe, et vice-versa ! ) Certains personnages jouent aux déments, au risque d’être pris pour de vrais malades mentaux : voilà qui est pirandellien, mais qui devient defilippien car nos héros du mensonge sauront briser le cercle de la folie.
Ce théâtre truculent n’est pas simple à jouer en France. Notre langue chante moins et il faut faire naître la drôlerie et la noblesse dans la représentation d’une bouffonne médiocrité. C’est ce que trouve et fait flamboyer la mise en scène de Patrick Pelloquet dans un dispositif qui ne s’embarrasse pas de réalité concrète mais favorise les effets d’illusion et le mouvement. En revanche, le concret, la pâte humaine, ils sont dans la prestation des comédiens, avec leur vérité d’humaine comédie, leur rugosité, le poids de la vie sur les épaules. Quelle équipe ! De Filippo écrivait précisément pour une troupe, pour des acteurs typés et rompus à l’exercice d’une farce slalomant entre le music-hall, la satire et la métaphysique. Avec Jean-Jacques Blanc, qui interprète magnifiquement le chef de troupe en Fracasse affamé, Yvette Poirier, d’une étrangeté si attachante dans le double rôle d’une vieille actrice et d’une commissaire autoritaire, Pierre Gondard, Jean-Marc Bihour, Thibaut Lacour, Raphaëlle Lenglare, Philippe Vermeulen, on est dans cette épaisseur-là. Ceux qui se dédoublent en plus d’Yvette Poirier, et qui sont Gwénaël Ravaux, Patricia Varnay et Hervé Gouraud, sont aussi des saltimbanques qui savent jouer vite et vrai. Ce spectacle du Théâtre régional des Pays de Loire est une fête, où se mêlent sans heurts le génie éternel du théâtre et un regard moderne sur l’injustice galopante de nos sociétés.
Homme et Galant Homme d’Eduardo de Filippo, texte français d’Huguette Hatem, mise en scène de Patrick Pelloquet, scénographie de Sandrine Pelloquet, costumes de Sylvie Lombart, Lumières d’Emmanuel Drouot, maquillage de Carole Anquetil. Avec Jean-Marc Bihour, Jean-Jacques Blanc, Pierre Gondard, Hervé Gouraud, Thibaut Lacour, Raphaëlle Lenglare, Yvette Poirier, Gwénaëlle Ravaux, Patricia Varnay et Philippe Vermeulen. Théâtre 14, tél. : 01 45 45 49 77, jusqu’au 26 octobre. Texte à l’Avant-Scène Théâtre, collection « Les Quatre-Vents ». (Durée : 1 h 55).



