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Critiques / Théâtre

Home, morceaux de nature en ruine de Magrit Coulon

par Michel Voiturier

Que devenir lorsqu’on n’est plus tout à fait soi ?

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Comment sommes-nous lorsque l’âge nous condamne à n’être plus tout à fait nous-mêmes ? Comment la société gère-t-elle cette situation ? Voilà ce que montre le théâtre reportage théâtral de Magrit Coulon montée bien avant le scandale des EHPAD.

En guise de décor, un endroit d’une maison de retraite pour personnes âgées. En Belgique : un home ; en France un EHPAD. En tant que projet : observer le quotidien des pensionnaires qui y finissent leur vie. En tant que réalisation : montrer sans caricaturer, sans mimer, sans risquer un rôle de composition où l’interprète s’efforce de faire semblant de manière plus ou moins crédible en risquant le ridicule.

Afin d’être au plus proche du réel tout en ne cachant pas qu’il s’agit de théâtre, Magrit Coulon a conservé la fiction avec des interprètes jeunes. Elle leur a demandé de reproduire certains gestes répétitifs, certaines attitudes propres aux individus dont le corps est victime de sa sénilité. Elle les a fait cependant jouer en play back sur de véritables paroles prononcées par des résidents de maisons de repos, travail remarquable de précision qui permet de conserver l’authenticité de leur discours. Elle a ainsi réussi à atteindre l’objectif d’aboutir à un spectacle documentaire.

A ce premier choix réussi s’ajoute un deuxième sous forme de traitement du temps. Celui des gens âgés n’est évidemment pas celui des jeunes, des actifs. Pas davantage celui d’un spectateur d’une pièce. Une horloge sur un mur donne l’heure en temps véritable. Elle convie le public à apprécier de manière concrète, par exemple de visualiser que, option quasi impossible dans le cas d’une représentation courante, durant une douzaine de minutes, rien ne se passe au point de vue d’une narration, rien non plus en ce qui concerne des actions accomplies afin de nouer une intrigue, des péripéties d’un scénario. Et cela sans que l’attention de la salle s’amenuise dès que les gens assis se rendent compte qu’ils ont devenus des observateurs.

Troisième atout, l’adjonction de signes symboliques venus, en dehors de toute dramatisation émotionnelle superflue, témoigner que les pensionnaires sont en décrépitude physique voire mentale irrémédiable. Des morceaux du décor tombent peu à peu sur le plateau, en référence au titre complet de la pièce.

La nécessité de voir

« Home » met en évidence quelques épisodes habituels du fonctionnement institutionnel. Le moment du repas, ceux que les résidents consacrent à parler entre eux, ceux des fêtes régulièrement organisées, ceux des besoins humains ou médicaux à satisfaire. Ceux durant lesquels chacun rêve du passé, des désirs impossibles. Nous sommes alors au cœur même d’une réalité. Elle nous amène à accepter l’inéluctable de la sénescence. À vérifier que davantage d’attention est portée aux corps plutôt qu’aux esprits. À esquisser une réflexion sur les fins d’existence.

Rien de désespérant cependant. Ce qui est montré est parfois drôle. Quand c’est désolant en apparence, c’est surtout lucide. Et il n’y a aucun fatalisme à cela. Comme l’a démontré le récent décès d’Axel Khan. Celui-ci, cancérologue renommé, vint quelques semaines avant une fin qu’il savait inévitable, raconter sereinement à la télé la maladie en train de le ronger et combien il considérait la mort comme une expérience de vie. « Home  », outre le plaisir théâtral qu’il procure, est bien une réalisation salutaire.

Home, morceaux de nature en ruine de Magrit Coulon
Théâtre documentaire
Durée : 1h10
En tournée : 22.04.2022, Maison culturelle, Ath (Belgique)
31.05.2022, Centre Culturel, Uccle (Belgique)

Mise en scène : Magrit Coulon
Avec : Carole Adolff, Anaïs Aouat, Tom Geels
Lumière : Elsa Chêne
Son : Olmo Missaglia
Scénographie : Irma Morin
Collaboration au travail physique : Natacha Nicora
Dramaturgie : Bogdan Kikena
Création : Compagnie Wozu / MoDul2-1089976
Origine : travail de fin d’étude de l’INSAS
Photo : © Hubert Amiel
Production : Festival de Liège, MoDul, Compagnie Wozu
Coproduction : Maison de la culture de Tournai, Théâtre national Wallonie-Bruxelles
Soutien : INSAS, Fondation Marie-Paule Godenne, L’Escaut architecture, La Chaufferie - Acte1, L’Ancre (Charleroi), Les Doms (Avignon), Modul, La FACT, Fédération Wallonie-Bruxelles, le Bocal

Prix : Maeterlinck de la découverte (2020)

Lire : Victor Castanet, "Les Fossoyeurs", Paris, Fayard, 2022, (22,90€)
Voir (ne pas) : Thomas Gilou, « Maison de retraite », film TF1/Adams Family Production / The Man / UGC, 2020 (farce avec cabotins séniles)

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