Opéra de Marseille

Hamlet d’Ambroise Thomas

Un mythe superbement sorti de l’ombre

Hamlet d'Ambroise Thomas

Si on aime l’opéra il faut voyager ! Marseille vient d’en offrir une occasion magnifique : Hamlet d’Ambroise Thomas que sa maison d’opéra a sorti de l’oubli, est une petite merveille de poésie et d’intelligence où brille comme un soleil l’époustouflante performance de Patricia Ciofi, Ophélie prête à entrer dans la légende.

Ambroise Thomas (1811-1896) le méconnu ! Si connu en son siècle, le dix neuvième, une vraie gloire, membre de l’Institut, directeur du Conservatoire, auteur d’une pléiade de musiques et d’opéras comiques, puis si méconnu au vingtième où son nom et son œuvre, dès la fin de la première guerre mondiale, quittèrent peu à peu le haut des affiches. Puis le voilà qui renaît ! On le redécouvre enfin, ébloui par la richesse de ses inventions mélodiques, sa transparence, son élégance, son effervescence. Sa musique raconte une histoire, illustre des états d’âme. Romantique en diable dans le sillage de Berlioz. Et l’on se demande comment et pourquoi cette perle de la musique française fut reléguée dans les tiroirs.

Après Paris où Mignon fut si joliment ressuscité à l’Opéra Comique il y a à peine deux mois (voir webthea du 14 avril 2010) Marseille sort Hamlet, son autre chef d’œuvre, des archives de sa maison où il n’avait plus été représenté depuis 1946. Le résultat est à mettre sous tous les yeux et dans toutes les oreilles.

Comme pour Mignon, Thomas fit appel aux duo de librettistes Jules Barbier et Michel Carré, valeurs sûres pour ce type de transfert surtout s’agissant de l’adaptation d’un texte théâtral, et pas des moindres, Hamlet étant la plus célèbre de toutes les pièces de Shakespeare. Ils lui firent quelques entorses pour en alléger l’impact tragique et le rendre plus apte à s’insérer dans le style de l’opéra comique dont Thomas était un maître incontesté. Moins de morts, surtout ! Laerte reste alerte, Gertrude finit ses jours dans un couvent et Hamlet est proclamé roi par le fantôme de son père. Un roi de désespérance qui s’écrie en final « Mon âme est dans la tombe, hélas !, et je suis roi ! ». A noter que ce faux happy end fut modifié pour les représentations données à Londres, où par respect pour le plus grand dramaturge national la fin tragique originale fut restituée.

Une mise en scène de grâce et de mystère

Vincent Boussard signe une mise en scène de grâce et de mystère dans les hauts murs du décor unique de Vincent Lemaire, espace rêvé d’un château d’Elseneur que balayent et métamorphosent les lumières de Guido Levi. Quelques belles trouvailles alimentent sa structure comme la première apparition du spectre glissant en perpendiculaire à angle droit le long de la paroi, la réduction de la troupe de comédiens à un seul personnage (double ou sosie du roi assassiné) ou encore cette baignoire blanche qui va ensevelir Ophélie noyée dans son chagrin et son délire. Les costumes de Katia Duflot aux allures du siècle du compositeur sont beaux et sans prétention, la direction d’acteurs est impeccable.

A la tête de l’orchestre de l’opéra de Marseille, le chef égyptien Nader Abbassi illumine la partition de Thomas entre passion et délicatesse, assurant cohérence aux soli orchestraux – comme celui du saxophone, un instrument qui à l’époque venait de naître sous les mains du belge Adolphe Sachs – et aux chanteurs. La distribution est digne d’un 4 étoiles, avec Marie-Ange Todorovitch en Gertrude sensuelle, prise dans l’étau de ses remords et Nicolas Cavallier en Claudius pervers et portant beau. Christophe Berry assure à Laerte une belle franchise, Patrick Bolleire donne une chair froide au spectre.

Hamlet beau ténébreux, Ophélie moineau apeuré

Le baryton Franco Pomponi qui fut un Guglielmo convainquant dans le Cosi fan tutte de l’Opéra National du Rhin (voir webthea du 14 décembre 2005) grimpe ici sur l’estrade des grands. Son Hamlet est superbe de bout en bout, beau ténébreux emporté par la vague de ses visions et par l’urgence de sa mission, il se confirme acteur habité et baryton de premier plan sachant manier et déchirer quand il le faut le velouté de son timbre. Patricia Ciofi enfin qui à elle seule mérite le voyage, moineau apeuré, amoureuse sans réserve, avec ses envolées de colorature qui montent en spirales contrôlées par un legato inouï, elle fait d’Ophélie la figure centrale d’une soirée qu’on n’est pas prêt d’oublier.

A quand le label « national » pour l’Opéra de Marseille ?

Hamlet d’Ambroise Thomas, livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après la tragédie de Shakespeare. Orchestre et chœur de l’Opéra de Marseille direction Nader Abbassi, mise en scène Vincent Boussard, décors Vincent Lemaire, costumes Katia Duflot, lumières Guido Levi. Avec Franco Pomponi, Patricia Ciofi, Marie-Ange Todorovitch, Nicolas Cavallier, Christophe Berry, Patrick Bolleire, Bruno Comparetti, Alain Gabriel, Antoine Normand, Jean-Jacques Doumène, Kévin Amiel et Philippe Chevrier en double aérien du spectre.

Opéra de Marseille, les 26, 29 mai, 1, 3 juin à 20h, le 6 juin à 14h30

04 91 55 11 10 - http://opera.marseille.fr

© Christian Dresse

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

Voir la fiche complète de l'auteur

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook