Pelléas et Mélisande de Debussy à l’Opéra Bastille jusqu’au 27 mars

Hallali pour Mélisande

Sabine Devieilhe rayonne dans la nouvelle mise en scène assez terne de l’opéra de Debussy signée Wajdi Mouawad.

Hallali pour Mélisande

ON ATTENDAIT BEAUCOUP de la prestation de Huw Montague Rendall en Pelléas, dans la nouvelle production de l’opéra de Debussy, mais le 4 mars dernier, c’est Bernard Richter qui est venu in extremis interpréter le rôle, le titulaire étant souffrant. Avons-nous perdu au change ? Ce n’est pas sûr. Certes, le timbre de Huw Montague Rendall a quelque chose de très singulier, mais s’il ne possède pas les mêmes vertus d’ambiguïté, le même côté acidulé, celui de Bernard Richter convainc par sa rondeur. On tient là un Pelléas franchement barytonant, capable d’une belle vaillance, qui fait valoir le texte avec sensibilité. Il donne la réplique à une Sabine Devieilhe expressive et délicate comme jamais, dont la voix emplit étonnamment la vaste salle de la Bastille lors de la chanson de la tour a capella, au début du troisième acte. Si on ne sait pas d’où vient Mélisande, on se demande parfois de quel paradis lointain arrivent la couleur et les accents de Sabine Devieilhe. On regrette par ailleurs que la voix de Gordon Bintner ne se différencie pas davantage de celle de Bernard Richter, et surtout que son Golaud soit trop uniformément brutal, mais on salue en revanche la monumentale humanité de Jean Teitgen, Arkel idéal, la fragilité d’Anne-Blanche Trillaud Ruggeri (Yniold) et la sobriété de Sophie Koch dans le bref rôle de Geneviève.

On a cité la salle : il va de soi qu’elle est surdimensionnée pour un ouvrage qui fut créé à l’Opéra Comique et qui exige que l’on se confronte à son intimité. Antonello Manacorda tente et réussit souvent l’impossible pour faire entendre le jeu des sonorités de l’orchestre de Debussy, l’entrelacs des cors et des bassons, la plainte du cor anglais. Il dose avec soin les plans de manière à ne pas noyer le tissu instrumental, mais Pelléas et Mélisande reste un opéra de la proximité qui nous arrive là de trop loin.

Mélisande comme une statue de cathédrale

Wajdi Mouawad ne parvient pas, lui, à occuper l’espace, et ne s’en donne d’ailleurs pas les moyens. Sa mise en scène se situe devant un rideau dont les fronces donnent l’impression d’un écran rayé. Rideau-écran (car il est difficile aujourd’hui d’assister à un spectacle lyrique sans ce paresseux artifice) sur lequel sont projetées des images évoquant l’eau, les arbres, avec parfois un corps tombant au fond d’un lac, parfois Mélisande fuyant dans la forêt – au ralenti, bien sûr. Les lumières sont belles, mystérieuses comme la musique, mais l’ensemble est plat dans tous les sens du terme, et ce n’est pas la présence de trois chasseurs apportant des carcasses d’animaux morts qui peuvent lui donner davantage qu’un semblant de relief. Au fait, faut-il voir là une métaphore d’un quelconque hallali pour Mélisande, ou une allusion au fait que pour Golaud la jeune fille était une proie comme les autres ?

Le spectacle tire une grande partie de sa dignité de l’engagement des chanteurs, notamment de Sabine Devieilhe qui, au début du III (c’est l’épisode évoqué plus haut), semble placée dans les hauteurs comme une statue sur une façade de cathédrale. Et on comprend mal pourquoi Wajdi Mouawad, sans bien sûr qu’il ait fait supprimer le surtitrage en haut, à gauche et à droite du plateau, a souhaité projeter l’intégralité du livret (en français uniquement), au fil du déroulement de l’opéra, sur le rideau même de son décor (procédé que ne rend pas la photographie de cet article, prise entre deux répliques !). A-t-il voulu nous signifier que le texte est un personnage ? le moteur de l’action ? On s’interroge encore. Et on n’oubliera pas de sitôt la mise en scène de Pelléas signée Robert Wilson, reprise à plusieurs reprises à l’Opéra Bastille, ces dernières saisons,

Illustration : Sabine Devieilhe (Mélisande) et Jean Teitgen (Arkel). Photo Benoîte Fanton/Opéra national de Paris

Debussy : Pelléas et Mélisande. Avec Bernard Richter (Pelléas), Sabine Devieilhe (Mélisande), Gordon Bintner (Golaud), Jean Teitgen (Arkel), Sophie Koch (Geneviève), Anne-Blanche Trillaud Ruggeri (Yniold), Amin Ahangaran (Le médecin). Mise en scène : Wajdi Mouawad ; décors : Emmanuel Clolus ; costumes : Emmanuelle Thomas ; lumières : Éric Champoux ; vidéo : Stéphanie Jasmin. Chœurs et Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Antonello Manacorda. Opéra Bastille, 4 mars 2025. Représentations suivantes : 9, 12, 15, 18, 20, 25, 27 mars.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

Voir la fiche complète de l'auteur

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook