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Critiques / Théâtre

Les Démons, d’après Fiodor Dostoïevski

par Brigitte Coutin

Une version puissante et flamboyante

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Guy Cassiers, metteur en scène belge, s’empare du foisonnant roman politique de Dostoïevski et propose à la Comédie-Française une mise en scène impressionnante des Démons. Dostoïevski rédige son œuvre entre 1869 et 1872 en s’appuyant sur des événements et des courants de pensée qu’il suit attentivement. En 1867, il assiste au Congrès pour la Paix à Genève où des représentants de l’Internationale, anarchistes ou socialistes, font des discours violents réclamant la fin du vieux monde. Dostoïevski perçoit dans ces proclamations une immense conspiration inquiétante contre la Russie et trouve le fond politique de son prochain ouvrage. Quelques temps plus tard, en 1869, Dostoïevski apprend que Serge Netchaïev chef d’un groupement révolutionnaire a organisé le meurtre de l’étudiant Ivanov soupçonné de trahison. Ces faits inspireront à l’auteur quelques éléments de l’intrigue et du personnage de Piotr Stéphanovitch Verkhovenski.
L’adaptation d’Erwin Mortier ne retient qu’une partie du livre et les principaux personnages du roman mais il propose une version claire de l’intrigue qui correspond aux intentions générales de l’auteur. Ainsi nous retrouvons les anciens représentés par Stéphan Verkhovenski, interprété par Hervé Pierre (magistral), un intellectuel qui prône des idées progressistes mais reviendra sur ses convictions. Il vit grâce à la générosité de Varvana Stavroguina, une riche propriétaire généreuse et despotique, interprétée avec brio par Dominique Blanc. La scène finale entre ces deux personnages, qui ne mesurent pas les fissures qui ébranlent la société russe, est particulièrement réussie et émouvante d’autant plus qu’elle est jouée en direct sans l’artifice des écrans. C’est un pur moment de grâce théâtrale.
Face à eux, se dresse un groupe de jeunes révolutionnaires radicaux et nihilistes : Piotr Verkhovenski (Jérémy Lopez), chef autoritaire qui mène son travail subversif dans la ville, organise des réunions sécrètes où il tente d’entraîner dans des mouvements révolutionnaires l’intellectuel Tolkachenko (Serge Bagdassarian), le couple Virguinski (Julie Sicard et Clément Bresson), le fonctionnaire Lipoutine (Christian Gonon) et l’intellectuel et théoricien Chigaliov (Alexandre Pavloff). Il est aussi accompagné de Chatov (Stéphane Varupenne) l’étudiant qui veut se retirer du mouvement et devient ainsi le traître qu’il faut éliminer. Piotr Verkhovenski tente aussi de rallier à son entreprise le fils de Varvana, Nicolaï Stavroguine. Christophe Montenez donne toute la dimension maléfique de ce personnage dénué de toute morale, séducteur sans scrupules, meurtrier sans remords. Ses éclats de rire hystériques et sa démesure rappellent que les démons sont bien présents. Ses relations avec les femmes qui traversent sa vie illustrent l’entière ambiguïté du personnage. Maria Timoféievna Lébiadkine est l’épouse secrète, entretenue mais jamais aimée et considérée comme folle. La comédienne Suliane Brahim en traduit toute la dimension de femme abandonnée et malade. Quant à Liza (Jennifer Decker), une riche héritière amoureuse de Nicolaï, elle le fuit lorsqu’elle se rend compte du cynisme de son amant.

Guy Cassiers propose une mise en scène soignée et complexe en s’appuyant sur la vidéo qui est l’une des caractéristiques de son travail. Pour ce spectacle, trois grands écrans ont été installés au-dessus de la scène où les personnages apparaissent en gros plans. Par un jeu savant de disposition des comédiens sur le plateau, les personnages sont à la fois isolés sur chaque écran comme ils le sont finalement dans l’histoire et réunis pour simuler des échanges qui ne sont que formels. Il faut saluer la performance de tous les comédiens qui doivent non seulement interpréter leur rôle et jouer parfois en solitaire, chacun à une extrémité du plateau et se tournant le dos, pour composer en direct les scènes filmées. Le procédé traduit de manière originale les illusions des personnages et de cette société qui se délite en profondeur, se détériore et affronte la violence. L’épisode de l’incendie, qui fut inspiré à Dostoïevski par l’incendie des Tuileries lors de la Commune de Paris, est particulièrement saisissant.
Cette adaptation est dans l’ensemble réussie, même si elle laisse le spectateur parfois un peu étourdi par tant d’images.

Les Démons, d’après Fiodor Dostoïevski, traduction Marie Hooge. Adaptation Erwin Mortier. Dramaturgie Erwin Jans. Mise en scène Guy Cassiers. Avec Alexandre Pavloff, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Christophe Montenez, Dominique Blanc, Jennifer Decker, Clément Bresson, Claïna Clavaron, et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Vianney Arcel, Robin Azéma, Jérémy Berthoud, Héloïse Cholley, Fanny Jouffroy, Emma Laristan. Scénographie et costumes Tim Van Steenbergen. Lumières Fabiana Piccioli. Vidéo Bram Delafonteyne. Son Jeroen Kenens A Paris, à la Comédie-Française, Salle Richelieu, du 22 septembre 2021 au 16 janvier 2022. Durée : 2h30.

© Christophe Raynaud De Lage

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