Grief and Beauty de Milo Rau à La Colline.

Savoir approcher et apprivoiser l’intimité de la mort.

Grief and Beauty de Milo Rau à La Colline.

Avec Grief & Beauty, le deuxième opus de La Trilogie de la vie privée, spectacle créé au NTGent dont il a la direction, Milo Rau privilégie un théâtre de l’existence quotidienne - l’exploration du thème de la mort, de l’adieu, du deuil, de la mémoire et de l’oubli. Avec la fin de vie - réalité solitaire et solidaire -, le dramaturge convoque des témoignages - beauté entre réalisme et poésie.

Sur scène, selon le manifeste théâtral de 2018, Milo Rau dirige des acteurs professionnels de toutes générations mais aussi des amateurs ayant côtoyé la mort ou accompagné un proche dans ses derniers instants, ou éprouvé soi-même la maladie, ou exercé un assistanat professionnel.

Le titre Grief & Beauty décrit, selon le concepteur, un paradoxe existentiel : la capacité de chacun à penser l’infini, intellectuellement et émotionnellement, tout en se sachant intuitivement un être fini, destiné à mourir, comme si la beauté du terrestre résidait dans son caractère éphémère.

Soit l’épreuve du refoulement de sa mort, de son animalité, de son état de « créature ». Le metteur en scène tente d’établir un lien entre différentes formes de deuil et de disparition, celle des espèces animales, des milieux de vie, des langages, de la mémoire et de l’existence individuelle.

Le spectacle a pris forme, entre répétitions, recherches, histoires collectées ou vécues, dans le temps de l’actualité des statistiques de décès du Covid, des images de victimes de guerre - renouvelées par la Guerre en Ukraine -, et de catastrophes - quotidien saturé d’images de mort.

Selon Heiner Müller, « le théâtre est le lieu où les vivants dialoguent avec les morts », tel le désir d’Orphée de vaincre la mort par le chant. Grief & Beauty est un rituel, une célébration intime et pré-politique du collectif. Et la musique est essentielle, ne serait-ce que les bruits du quotidien - l’eau d’un bain, le son d’une machine à café, le tintement d’un piano, le hurlement des loups.

« Ecouter quelqu’un et le regarder, c’est comme se laver l’âme », commente Milo Rau. Jeunes et moins jeunes, professionnels de théâtre et amateurs, tous vivent ensemble l’expérience. Le chagrin et la douleur incontrôlables que la mort provoque chez celui qui reste sont universels.

Un rayon de soleil vient réchauffer le coeur de l’assistance, quand Le Petit Prince de Saint-Exupéry est évoqué par le comédien Arne de Tremerie, retraçant son voyage à travers l’univers, faisant allusion aux planètes, et partageant ainsi et encore les probabilités de la mort, de l’existence, de la beauté. Et celle-ci s’invite sur la scène : le jeune homme se met à chanter…

Un rayon de vie et de bonne humeur aussi quand Staf Smans conte son goût du théâtre, au-delà de son histoire, de ses maux propres - histoire familiale et expérience de la maladie - et la perte aussi des êtres chers. Anne Deyglat, ex-vétérinaire, toujours très active, amoureuse éconduite, danse avec grâce et gaieté. Quant à Princess Isatu Hassan Bangura, elle raconte l’éloignement familial de la Sierra-Leone, pays d’origine, préférant en fait la Belgique, son pays d’accueil. C’est elle qui commente le choix de fin de vie de Johanna B. que nous voyons pudiquement à l’écran.

Un spectacle émouvant qui rend hommage à toutes ces situations que nous écartons de toute représentation sociale - grandes peines intimes, dégradation des corps malades ou âgés, face pourtant à des personnes qui s’engagent - profession ou bénévolat - à assister les plus fragiles.

Soit la face cachée d’une vision de l’humanité qui serait toujours gagnante et conquérante, solaire et bienheureuse, quoi qu’il arrive - mensonge. Est restitué ici la gravité de ce que vivre veut dire.

Grief and Beauty, texte et mise en scène de Milo Rau, avec Arne de Tremerie, Anne Deyglat, Princess Isatu Hassan Bangura, Staf Smans et Johanna B. à l’écran, dramaturgie Carmen Hornbostel, caméra Moritz Von Dungern, musique live Clémence Clarysse, composition Elia Rédiger, décor Barbara Vandendriessche, lumières Dennis Diels. Du 19 au 21 janvier et du 2 au 5 février 2023, du mercredi au samedi 20h30, dimanche 15h30, spectacle en néerlandais sur-titré en français et en anglais, présenté en alternance avec Familie, premier volet de La Trilogie de la vie privée à La Colline - Théâtre National - 15 rue Malte-Brun 75020 - Paris. www.colline.fr

Crédit photo : Michel Devijver.

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Véronique Hotte

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