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Critiques / Théâtre

Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ? de Margaux Eskenazi

par Véronique Hotte

L’oeuvre d’art est un acte de résistance

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Qu’est-ce que l’acte de création ?

Entre l’oeuvre d’art et l’acte de résistance, s’impose une affinité, tel est le constat deleuzien.

L’acte de création s’oppose aux injonctions du pouvoir, selon Deleuze, et le spectacle Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ? est un « acte de résistance » dans un contexte de crise des libertés.
Le spectacle serait une histoire autour de la discussion qu’on peut engager avec une pensée philosophique complexe, une conférence philosophique projetée sur un plateau de théâtre.

Inspirée de la conférence de Gilles Deleuze le 17 mars 1987 à la Fémis et du film Les Sept Samouraïs de Kurosawa, le spectacle immersif de Margaux Eskenazi, Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?, ouvre un dialogue entre gens de théâtre et spectateurs, réunis pour inventer ensemble de nouveaux récits.

La conférence se révèle salvatrice et pallie à une crise de foi de la metteuse en scène durant la pandémie, ouvrant un dialogue avec Kurosawa, Villon, Shakespeare, Virginia Woolf, des paysans japonais du XVI è siècle, des lignes basses, Bach et le public confiné.

Le spectacle immersif met en question le doute, à travers celui des Sept Samouraïs de Kurosawa dont les personnages médiévaux japonais s’interrogent sur leur utilité. Ils acceptent de défendre un village pour trois bols de riz, pas pour la fortune donc, ni pour la gloire. Pourquoi ? Parce que derrière la question apparente d’une urgence, s’en cache une autre plus intense, un rêve à soi.

Et le comédien Lazare Herson-Macarel - narrateur et personnage à la fois de Margaux Eskenazi et de Gilles Deleuze - s’adresse aux spectateurs assis à côté de lui ou plus loin, s’explique, prépare le terrain. Il se rêve en samouraï d’un Japon médiéval en période de crise 2020, incarnant ce jeune homme qui rêve de devenir samouraï et suit un vieux maître pour une initiation révolue puisque seigneurs et paysans se défendent contre les brigands seuls à présent, sans leur aide. Se pose ainsi la question existentielle : « être ou ne pas être », entre Shakespeare et L’Idiot de Dostoïevski.

La conceptrice est tout à tour le jeune apprenti samouraï et elle-même, jouant sa quête sur scène.
S’installe un dialogue à trois voix entre le film, la conférence et le public attentif, dans l’approximation des relations, identifications, jeux scéniques sur le plateau, et la musique en live.

La scénographie dessine une forme ovale de refuge, comme dans le film de Kurosawa : des piliers de bois brut suspendus, quelques rondins en guise de sièges à même la terre, des stores et paravents japonais de bambou qui tiennent lieu d’écran de cinéma pour la projections des scènes significatives du film culte, une palissade à claies, un treillage duquel surgit une lumière tamisée.

Des branches de cerisiers en fleurs, des cordes pour signifier le territoire, des épis de foin et de paille jetés sur le plateau, une atmosphère rustique d’un autre temps, sombre et lumineuse.

Le bassiste Malik Soarès joue de la Lap Steel : ambiance américaine des grands espaces sur laquelle se greffe la musique de western des Sept Samouraïs - un tissage scénique, musical et visuel pour une compréhension intellectuelle, sensible et physique du rapport de l’art au monde.

L’ouverture bercée d’espaces poétiques, sonores et visuels à travers une attention active dans la proximité du public, des acteurs et techniciens. Entendre, voir, sentir et imaginer. L’art résiste : « il y a un rapport si étroit entre l’acte de résistance et l’oeuvre d’art. Tout acte de résistance n’est pas une oeuvre d’art, bien que d’une certaine manière elle en soit. Toute oeuvre n’est pas un acte de résistance et pourtant d’une certaine manière, elle l’est. » (Gilles Deleuze)

La Ballade des pendus de François Villon fait entendre son leitmotiv lors de la performance scénique, musicale, poétique et cinématographique : « Frères humains, qui après nous vivez, N’ayez les coeurs contre nous endurcis, (…) Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! »

La communication est la transmission et la propagation d’informations qui ne sont que des mots d’ordre dans une sphère sociale éclatée ; les XX è et XXI è siècles se perdent dans une crise de tous les milieux d’enfermement - prison, hôpital, usine, école, famille : le monde est à réinventer.

Lumières tamisées, ombres, débris de paille, tenue de samouraï appropriée, espace poétique et discours - philosophie, cinéma et littérature, voilà un vrai plaisir de spectateur -, où les questions d’enfermement restent d’actualité avec la coexistence de clôtures contemporaines et sociales qu’il faudrait savoir transcender pour s’émanciper enfin de toute aliénation : rêver une société autre.

Et sauver l’existence, s’appliquer à réfléchir et créer dans les interstices faufilés de l’art et de soi.

Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?, conception et mise en scène de Margaux Eskenazi, avec des extraits de la conférence de Gilles Deleuze « Qu’est-ce que l’acte de création ? » réalisée à la Fémis en 1987 et publiée aux Editions de Minuit dans Deux régimes de fous et autres textes (1975-1995), et inspirée des Sept Samouraïs de Kurosawa. Dramaturge de Chloé Bonifay, Guillaume Clayssen, espace Julie Boillot-Savarin, composition musicale et son Malik Soarès, vidéo Jonathan Martin, lumière Marine Flores, costumes Sarah Lazaro, photo et vidéo Loïc Nys-Sileks. Avec Margaux Eskenazi, Lazare Herson-Macarel et Malik Soarès. Du 9 au 14 mai 2022, lundi, jeudi, samedi 20h, mardi, vendredi 19h, relâche, mercredi et dimanche, au Théâtre de la Cité internationale 17, boulevard Jourdan 75014 - Paris. Tél : 01 43 13 50 50 theatredelacite.com
Crédit photo :Loïc Nys

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