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Critiques / Opéra & Classique

Giasone de Francesco Cavalli

par Caroline Alexander

Un petit air de Grand Magic Circus

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De Francesco Cavalli (1602-1676), l’émule et collaborateur de Monteverdi, on connaissait La Callisto redécouverte au début des années 70, portée à la scène à la Monnaie de Bruxelles en 1993 dans la mise en scène de Herbert Wernicke – reprise en 2009 – puis récemment dans la nouvelle production du Théâtre des Champs Elysées signée Macha Makeïeff (voir webthea des 21 février 2009 & 8 mai 2010).

De Gand à Anvers, ses deux domiciles fixes, l’Opéra de Flandre-Vlaamse Opera vient de ressusciter un autre chef d’œuvre du Vénitien, ce Giasone(Jason) qui fut le plus grand succès de son vivant. La réalisation co-signée par le chef d’orchestre Federico Maria Sardelli et Mariame Clément, metteur en scène, est un régal d’humour musical dont on sort souriant et léger au terme de trois heures trente de joyeuses mises en boîte visuelles et délicates dentelles musicales.

En cette première mi-temps du 17ème siècle, fin Renaissance, début baroque, où les archétypes de l’antiquité étaient volontiers cuisinés à la sauce carnaval, la popularité de ce Jason plus comique que tragique ne tenait pas uniquement à sa musique. L’écriture et l’imagination de son librettiste Giacinto Andrea Cicognini, auteur en vogue d’une série de pièces de théâtre souvent apparentées à la commedia dell’arte en occupait une part égale. C’est lui qui, en dialogues vif argent, détourna l’épopée de Jason, conquérant de la Toison d’Or tirée de la saga des Argonautes d’ Appollonios de Rhodes, en une love story sentimentale et burlesque avec happy end à la clé. L’amant de Médée y est traité comme un héros de papier mâché. Tout joli, tout mignon mais lâche et menteur, il séduit à tout va, baise plus vite que son ombre, fait des enfants et complote en mafieux de bazar pour échapper à ses responsabilités. Deux reines sur les bras, l’une de Corinthe, l’autre de Lemnos, l’une vamp, l’autre grisette, Médée impériale et glacée d’un côté, Isifile/Hypsipyle, maternelle et ardente de l’autre, comment va-t-il s’en sortir ? Oreste, Egée, Hercule, Jupiter, Amour, Cupidon, Demo le nain bègue, Besso, le capitaine va-t-en-guerre, sont appelés en renfort pour nouer, dénouer, pimenter ses aventures « romanbolesques ».

Un travail d’archéologue du son

A l’époque de leur création, les opéras étaient, on le sait, élaborés à partir de canevas à la fois au niveau musical qu’à celui des textes. On improvisait des heures durant devant un public qui entrait, sortait, jouait aux cartes, buvait, mangeait. De ces moules flexibles dont on a retrouvé des partitions inachevées il faut aujourd’hui tirer des formes définies. « S’approprier puis diriger ce type d’œuvre s’apparente à la restauration d’un tableau de maître », dit Federico Maria Sardelli, chef italien, spécialiste du répertoire baroque pour lequel il créa l’ensemble Modo Antiquo, auteur notamment d’une Edition Vivaldi gravée chez Naïve qui remporta de nombreux prix. Peintre à ses heures et surtout flûtiste virtuose il prend manifestement un plaisir gourmand à diriger ce Giasone qu’il a aménagé et réduit à la taille d’un opéra de répertoire. Un travail d’archéologue du son qu’il exécuta en complicité avec Mariame Clément, jeune metteur en scène débordante de ressources et d’imaginations décalées dont on a récemment apprécié, à l’Opéra du Rhin de Strasbourg, une Platée se jouant avec délectation des anachronismes les plus farfelus (voir webthea du 16 mars 2010).

Un petit air d’irrévérence

C’est la même inspiration loufoque, ce petit air d’irrévérence qui fut autrefois le label du Grand Magic Circus, qui guide sa mise en scène de Giasone dans les décors de brocante fourre-tout de Julia Hansen : une sorte de décharge portuaire où trône un container numéroté en ferraille rouge, des citernes renversées, un escalier en colimaçon, des palettes de marchandises, un cric à roue dentée pour actionner en grinçant les levers et baissers de rideau. Les costumes sont du même jus hétéroclite, nippes ramassées aux Puces, du kilt à la robe de lamé or en passant l’habit de toréador ou la panoplie de rugbyman, aucun grain de folie vestimentaire ne manque à l’inventaire. Certains comme Demo le nain transformé en âne, ou Hercule devenu bouc arborent des maquillages de cirque, faux nez, perruques en broussaille, sourcils en pétard. La direction d’acteurs est tracée au millimètre des gags, tous jouent le jeu de la comédie charge comme s’ils étaient des pros du vaudeville.
Mais aussi et surtout – ils chantent ! L’ensemble est d’une belle homogénéité, sans éclat renversant mais aussi sans fausses notes.

Midinette énamourée

Si dans le rôle titre le contre-ténor français Christophe Dumaux se situe loin de la taille d’un Philippe Jaroussky, la veulerie affichée de son personnage, son côté ventre mou, s’accorde à la projection timide de son timbre. La Médée de Katarina Bradic, mezzo-soprano serbe, brune incendiaire à la taille mannequin pour défilés de mode (elle change de tenue sexy à chaque scène), se sert de sa voix un rien sèche pour pimenter ses faux air de méchante reine façon de Blanche-Neige. Emilio Pons/Egée, Andrew Ashwin/Oreste, Filippo Adami/Demo l’âne bègue, Joseph Wagner/Jupiter, Yanivd’Or, l’autre contre-ténor en nourrice burlesque, tous fonctionnent en mécaniques huilées de la farce sans pour autant négliger les plages émotives qui s’insèrent comme des bouffées de chaleur. Pour celles-ci, la soprano américaine Robin Johannsen, en Isifile/Hypsipyle, midinette énamourée déploie des aigus célestes et des graves à labourer les cœurs. En robe de fée à trois sous, avec ses jumeaux autour des seins, elle est magnifique.

Federico Maria Sardelli dirige en expert joyeux les excellents instrumentistes réunis par et pour l’Orchestre Symphonique de l’Opéra de Flandre/Vlaamse Opera, taquine ses trois flûtes piccolo, soprano et alto, prend, entre deux envolées guillerettes, le temps de respirations romantiques, quand les arias ou les duos, souvent sublimes, se font d’amour et de passion.

Giasone de Francesco Cavalli, livret de Giacinto Andrea Cicognini d’après les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes. Orchestre symphonique de l’Opéra de Flandre/Vlaamse Opera, direction Federico Maria Sardelli, mise en scène Mariame Clément, décors et costumes Julia Hansen, lumières Philippe Berthomé. Avec Christophe Dumaux, Katharina Bradic, Robin Johannsen, Andrew Ashwin, Filippo Adami, Josef Wagner, Angélique Noldus, Yaniv d’Or, Emilio Pons.

Vlaamse Opera :
à Gand : du 30 avril au 6 mai – à Anvers : du 12 au 20 mai 2010
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1 Message

  • Giasone de Francesco Cavalli 5 janvier 2013 17:46, par Jaamuna

    Je partage tout le bien que vous dites de cette production en général et de la géniale Mariame Clément en particulier.
    Oui je suis fan de ces mises en scènes qui savent être à la fois drôles et intelligentes, et c’est loin d’être donné à tout le monde quand on voit l’ennui qui se dégage de bien des mises en scènes prétentieuses.

    Une production à retrouver maintenant en DVD et Blu Ray.

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