Franck par deux fois (1)

Au Théâtre des Champs-Élysées puis à la Philharmonie de Paris, l’anniversaire de César Franck est célébré avec ardeur. Commençons par l’opéra Hulda.

Franck par deux fois (1)

LE BICENTENAIRE DE LA NAISSANCE de César Franck (1822-1890) a donné l’idée au Palazzetto Bru Zane de remettre à l’honneur Hulda, opéra oublié. Il est vrai qu’on connaît peu les partitions lyriques de Franck, qu’on joue à peine plus sa musique religieuse (Les Béatitudes, Rédemption) ; sa musique instrumentale, avant tout, est régulièrement à l’affiche des concerts.

Hulda a connu destin posthume : créé en partie à Paris et à Monte-Carlo en 1894, il a fallu attendre 1994 pour que la partition soit jouée intégralement, au Bloomsbury Theatre de Londres. Vingt-huit ans plus tard, la revoici, au Théâtre des Champs-Élysées, avec l’Orchestre philharmonique de Liège (la ville natale de Franck) sous la direction de Gergely Madaras. De quoi s’agit-il ? D’une légende scandinave dont les personnages s’appellent Swanhilde, Thördis, Gunnard, etc. Hulda a été enlevée par les Aziakh et mariée de force à Gudleik. Mais elle aime secrètement Eiolf, qui tue Gudleik, meurtre qui en précédera bien d’autres et poussera Hulda au sacrifice. On n’est pas très loin de la rude ambiance de Sigurd de Reyer (créé en 1884 à La Monnaie de Bruxelles)*.

Pour illustrer cette histoire, Franck a utilisé un livret de Charles Grandmougin assez bien construit, mais dont les mots oscillent avec obstination du gourmé au sucré. Chez Grandmougin, « des troupeaux vibre au loin la claire sonnerie » et, s’il s’agit de remettre un meurtre à plus tard, « le glaive attendra ». Ces mots pourraient conférer à la partition de Franck elle-même quelque chose d’épais, mais la musique est sauvée en partie grâce à une écriture pour les voix solistes d’une grande souplesse, qui tend vers l’arioso continu. Les chœurs sont traités plus massivement (ce sont des chœurs de pêcheurs, des chœurs de chasseurs, des chœurs de fête, etc.), et il faut attendre l’épilogue pour que dans une page qui célèbre la nature (page très belle mais disproportionnée à cet endroit), le chœur se libère de ces formules qui plombent bien des opéras français du XIXe siècle. L’orchestre est mieux traité : on reconnaît dans les interludes, tous très soignés (l’un des plus beaux est celui de l’épilogue), l’auteur des Variations symphoniques, même si Franck ne peut pas s’empêcher de faire jouer simultanément la grosse caisse et les cymbales. Nous ne sommes bien sûr pas chez Berlioz, ni chez Debussy, mais l’utilisation furtive de quatre saxophones, au premier acte, donne tout à coup à la musique quelque chose d’imprévu.

Demandez le programme ?

On retrouve dans la distribution Jennifer Holloway, qui chante le rôle-titre, Véronique Gens, qui incarne idéalement Gutrun, la mère de Gudleik, Marie Gautrot (la mère de Hulda), etc. Les voix masculines sont un peu moins différenciées ; Matthieu Lécroart est parfait en Gudleik, mais Edgaras Montvidas n’a pas tout à fait les moyens ni le style du rôle d’Eiolf. C’est pourquoi le second duo d’amour de la partition, qui réunit Eiolf et Swanhilde, est plus convaincant que le premier (où se retrouvent Eiolf et Hulda), car c’est le personnage féminin qui y prend l’initiative. Sur le plan harmonique également, ce second duo est plus instable et donne moins l’impression d’épouser un modèle wagnérien.

Le Chœur de chambre de Namur (dont le directeur musical n’est autre que Leonardo García Alarcón !) fait ce qu’il faut pour varier ses interventions et ne pas souligner ce que l’écriture chorale de Franck peut avoir de monotone, et l’Orchestre philharmonique de Liège, sous la direction de Gergely Madaras, donne jusqu’au bout toute son énergie pour défendre une partition profuse, qu’on aurait aimée plus nerveuse.

Détail qui n’en est pas un : le Théâtre des Champs-Élysées ne distribue plus de programme de salle digne de ce nom (sauf à l’occasion des productions scéniques). N’est-ce pourtant pas là un outil pédagogique idéal pour assurer la transmission des connaissances ? Un programme en papier n’incarne-t-il pas la mémoire d’un spectacle, à la fois pour le spectateur et pour les archives du théâtre lui-même ? Ne permet-il pas d’utiliser du papier recyclé et d’éviter, comme on nous encourage à le faire, de nous égarer encore et encore dans l’écran de notre téléphone portable ? N’économise-t-il pas les clics énergivores ? Les dossiers des fauteuils de parterre du Théâtre des Champs-Élysées ne sont-ils pas destinés à recevoir les programmes de salle (modeste mais judicieuse invention) ?

Illustration : Jennifer Holloway est Hulda (photographie Anthony Dehez)

* Les amateurs d’opéra français fin-de-siècle ne manqueront pas, le 11 juin à l’Opéra Comique, Phryné de Saint-Saëns sous la direction d’Hervé Niquet, toujours dans le cadre du 9e Festival du Palazzetto Bru Zane à Paris.

César Franck : Hulda. Jennifer Holloway (Hulda), Véronique Gens (Gudrun), Judith van Wanroij (Swanhilde), Marie Gautrot (la mère de Hulda, Halgerde), Ludivine Gombert (Thördis), Edgardas Montvidas (Eiolf), Matthieu Lécroart (Gudleik), Christian Helmer (Aslak), Artavazd Sargsyan (Eyrick), François Rougier (Gunnard), Sébastien Droy (Eynar), Guilhem Worms (Thrond), Matthieu Toulouse (Arne, un Héraut) ; Chœur de chambre de Namur, Orchestre philharmonique royal de Liège, dir. Gergely Madaras. Théâtre des Champs-Elysées, 1er juin 2022.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit plusieurs livres consacrés à Berlioz ("Berlioz, les deux ailes de l’âme", Gallimard ; "Berlioz ou le Voyage d’Orphée", Le...

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