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Fragments de la vie d’un artiste

par Christian Wasselin

À la Philharmonie de Paris, Tugan Sokhiev dirige sans grand ressort la Symphonie fantastique et son épilogue, Lélio ou le Retour à la vie.

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PLUS OU MOINS RÉGULIÈREMENT, À LA PHILHARMONIE de Paris, l’Orchestre du Capitole de Toulouse et son directeur musical, Tugan Sokhiev, viennent diriger de grandes partitions de Berlioz. Il y eut La Damnation de Faust en 2013, puis le Requiem deux ans plus tard, mais à chaque fois l’impression est la même : malgré le bel outil dont il dispose (un orchestre prêt à donner le meilleur de lui-même), Tugan Sokhiev n’arrive pas à restituer ce qui fait le suc, le moteur, la flamme de la musique de Berlioz. Cette impression a malheureusement été confirmée à l’occasion du concert qui a permis d’entendre la Symphonie fantastique mais aussi Lélio, ou le Retour à la vie, qui en constitue le complément et la fin, les deux œuvres formant le diptyque intitulé Épisode de la vie d’un artiste.

La Symphonie fantastique est jouée cent fois par an dans toutes les villes du monde. Mais cette œuvre célébrissime a su préserver sa fraîcheur et son feu des premiers jours, c’est pourquoi les chefs qui savent l’aborder au mieux sont si peu nombreux. Les décennies, la routine, les habitudes des orchestres et des publics ne sont pas venues à bout d’une partition restée aussi insaisissable qu’enthousiasmante. Il faut s’appeler John Eliot Gardiner, Roger Norrington ou François-Xavier Roth pour restituer le fruit d’une symphonie qui a fait date en 1830 mais continue de déconcerter les uns et d’enchanter les autres.

Tugan Sokhiev aborde la Fantastique comme s’il s’agissait d’une partition ordinaire, ce qu’elle n’est pas, sans en mesurer le potentiel poétique. Le résultat, même si l’Orchestre du Capitole de Toulouse est en place, solide et robuste, reste en deçà des espérances. Comme l’écrit Berlioz, « c’était à peu près juste... mais ici l’à-peu-près est tout à fait faux ». Oublions le fait que Sokhiev n’effectue pas les reprises dans le premier et le quatrième mouvement, pourtant écrits dans la partition (utilise-t-il l’édition Bärenreiter ?), mais déplorons que chez lui l’effet anecdotique cache le défaut d’inspiration : à quoi bon faire chanter le cor anglais de manière aussi appuyée dans la « Scène aux champs » (avec une complaisance sur les points d’orgue !), à quoi bon accélérer à la fin de la « Marche au supplice » si, au bout du compte, la dynamique ne suit pas, si les nuances vont du mezzo piano au forte, si une conception maniérée de la partition l’emporte sur le style et la vision ?

Ah, la clarinette !

L’Orchestre du Capitole est pourvu de belles individualités, à commencer par une magnifique clarinette, qu’on remarque dans la « Scène aux champs » mais aussi dans « La Harpe éolienne », cinquième épisode de Lélio, où l’instrument est étouffé par une espèce de cape ou de manteau, comme si la musique devait sourdre des entrailles de la terre. Mais ce Lélio est à l’image de la Fantastique qui l’a précédé : clinquant par instants, sans grand élan, plus énervé que nerveux. Le chœur Orfeón Donostiarra n’y est pas pour rien : on se rappelle un prodigieux Lélio dirigé par François-Xavier Roth, en mai 2019, dans la même Philharmonie de Paris, avec bien sûr l’orchestre Les Siècles mais aussi le National Youth Choir of Scotland qui déboulait à l’avant-scène au moment de la « Chanson de brigands » dans un joyeux et impeccable chahut. Au lieu de quoi, ici, il faut supporter un chœur aussi placide dans ladite chanson que peu irrité dans le « Chœur d’ombres » (où sont la « grande voix » et la « plainte menaçante » ?). Et comme on aimerait un « E desso » plus haletant dans la « Fantaisie sur La Tempête » !

Les solistes ne sont pas davantage à la fête : mal placé au fond de l’orchestre, Vincent Le Texier a du mal à se faire entendre ; à ses côtés, Mathias Vidal aborde sa « Ballade du pêcheur » de manière aussi désordonnée qu’à La Côte-Saint-André il y a trois mois et demi, et a du mal à supporter la comparaison avec Michael Spyres, souverain dans le Lélio dirigé par François-Xavier Roth que nous évoquions à l’instant.

Reste le récitant. Il s’agit ici de Lambert Wilson, qui fut Lélio dès 1983 en compagnie de Seiji Ozawa au Théâtre des Champs-Élysées et a magnifiquement enregistré l’œuvre en 2001 avec Charles Dutoit (pour Decca, la prise de son interdisant hélas toute communion entre le monologue et la musique), mais qui, concert unique oblige, n’a pas appris son texte par cœur. Il s’en sort avec les honneurs, gonfle sa prestation de pathétique et d’intentions théâtrales, mais tout à coup, lorsqu’il se met à marcher parmi les musiciens et à leur donner ses consignes (Lélio imite ici Hamlet s’adressant aux comédiens), ne nous donne plus qu’une version approximative de son texte. À quand une version dramatique de Lélio, avec un récitant qui serait, précisément, plus et autre chose qu’un récitant ?

Illustration : Lambert Wilson (photographie Vincent Peters)

Berlioz : Épisode de la vie d’un artiste (Symphonie fantastique + Lélio, ou le Retour à la vie). Lambert Wilson, récitant ; Mathias Vidal, ténor ; Vincent Le Texier, baryton ; chœur Orfeón Donostiarra ; Orchestre national du Capitole de Toulouse, dir. Tugan Sokhiev. Philharmonie de Paris, 6 décembre 2021.

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