Flesh de Linsmaux et Mergola

Entre le vrai et le factice

Flesh de Linsmaux et Mergola

Pratiquer un théâtre non verbal est une façon intéressante de montrer que le texte n’est pas l’essentiel d’une représentation. Ce parti pris n’est pas neuf. La Cie Still Life en donne une version hyperréaliste en quatre tableaux.

La danse est l’expression la plus ancienne de spectacle sans parole. La pantomime eut la faveur de quelques-uns à certaines époques. Plus récemment, des exemples de véritable spectacle théâtral ont laissé des traces. En partant du réel tel quel pour tenter de le montrer différemment.

Sans texte à dire, sans parole à prononcer

Jean-Claude Penchenat, aux débuts des années 1980, imagina avec sa troupe du Campagnol «  Le Bal  », fresque historique et sociologique montrant divers épisodes de la vie en France entre les années 20 et 80, qui devint un film signé Scola. Samuel Beckett écrivit des « Actes sans parole » et un dramaturge comme Handke conçut « Le pupille veut être tuteur » où tout se déroule en actions quotidiennes silencieuses. Le letton Alvis Hermanis imposa une œuvre magistrale, « Long Life  » où il développait le journalier de personnes âgées jusque dans les moindres détails.

Voici peu la troupe belge Peeping Tom a produit plusieurs spectacles dont Trytich qui explore les pensées d’un homme à l’agonie. Ce fut avec une profusion d’effets spéciaux, un matériel parfois proche de celui des magiciens actuels. Mais cela tenait davantage de la chorégraphie que du théâtre.

C’est maintenant les Bruxellois de Still Life qui proposent Flesh, une réalisation hyperréaliste qui donne les images de quatre façons d’être dans le monde d’aujourd’hui en partant de la notion de corps dans l’espace.

Quatre moments de la vie de gens ordinaires

Les décors sont minutieusement réalistes. Chaque détail semble vrai. Costumes et accessoires n’ont rien à envier au reste. La trame de chaque histoire est simple, comme dans le genre littéraire qu’est la nouvelle, tout doit être compréhensible au premier degré lorsqu’on regarde une image. Ce qui convient à la démarche choisie par Sophie Linsmaux et Aurello Mergola puisqu’elle exclut en principe tout monologue ou dialogue verbal des personnages. Une image a pour objectif de montrer et nullement de raconter.

Mais nous sommes au théâtre, l’image devient suite d’images, comme les vignettes d’une bande dessinée. Et cela finit forcément par une narration, voire par ressembler à une fable véhiculant une moralité et donc par l’intrusion plus ou moins indirecte de la parole que ce soient les indications techniques d’un jeu vidéo, que ce soient des voix off, que ce soient les paroles d’une chanson.

Si le fil conducteur annoncé est le besoin qu’ont les êtres humains de se toucher, d’utiliser un langage charnel et non linguistique pour communiquer plus profondément entre eux, il reste que d’autres pistes surgissent au fil des séquences. Ainsi dans la rencontre entre un père agonisant et son fils venu à son chevet : le dérisoire d’une médecine tatillonne qui prend d’infinies précautions sanitaires alors que la mort d’un des personnages est inéluctable. Ainsi dans la scène où un amoureux fait cadeau à son amoureuse du nouveau visage qu’il s’est donné pour lui plaire davantage : malmener la chair pour contrer la génétique ou se soumettre à des canons esthétiques commerciaux ne réduit-il pas l’amour à des critères arbitraires indépendants de tout sentiment ?

Lors de la participation d’une jeune femme à une séquence de réalité virtuelle qu’elle finit par croire réelle : le faux engendré par les nouvelles technologies n’est il pas un risque de perdre tout contact direct avec la vie, de préférer le virtuel aux imperfections de la réalité ? Quant au final, qui marque un crescendo dans le caricatural, la famille réunie autour des cendres de la mère décédée afin de se les partager se focalise sur les rancœurs accumulées, sur la violence trop longtemps contenue. Elle se clôt sur l’idée élémentaire qu’un mort est remplacé automatiquement par un nouvel humain non sans outrance.

La réalisation est parfaite. On en ressort malgré tout sur sa faim parce que le spectacle a pris le dessus sur le contenu, parce que la virtuosité de la réalisation et le travail physique des comédiens ont été mis au service de la technique.

Avignon In 2022 Gymnase du lycée Mistral 18>25 juillet 18h Durée : 1h25
Tournée : 13-14 février 2023 Festival de Liège [Be]
18-22 avril 2023 Théâtre les Tanneurs [Be]

Muriel Legrand, Sophie Linsmaux, Aurelio Mergola, Jonas Wertz
Conception, mise en scène : Sophie Linsmaux, Aurelio Mergola
Scénario : Sophie Linsmaux, Aurelio Mergola, Thomas van Zuylen
Mise en espace et en mouvement : Sophie Leso
Scénographie : Aurélie Deloche assisté de Rudi Bovy, Sophie Hazebrouck
Accessoires, costumes : Camille Collin
Lumière : Guillaume Toussaint Fromentin
Son : Eric Ronsse
Couturière : Cizia Derom
Masques et marionnettes : Joachim Jannin
Stagiaire scénographie : Farouk Abdoulaye
Voix off : Stéphane Pirard, Noémie Vanheste
Direction technique : Nicolas Olivier
Assistante générale : Sophie Jallet
Développement, diffusion : Claire Alex, Stéphanie Barboteau
Régie plateau : Rudi Bovy, Charlotte Persoons
Photo © Christophe Raynaud de Lage Avignon

Production : Compagnie Still Life
Production déléguée : Théâtre Les Tanneurs (Bruxelles [Be])
Coproduction Centre culturel de Huy [Be], Kinneksbond Centre culturel Mamer (Luxembourg), La Coop asbl & Shelter Prod (Bruxelles [Be])

Soutien : Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles service du théâtre, Théâtre national Wallonie-Bruxelles, taxshelter.be, ING tax-shelter du gouvernement fédéral de Belgique, Centre culturel Wallonie Bruxelles
Aide : Centre des Arts scéniques (Mons [Be]), Bloom Project (Bruxelles), Festival de Liège [Be], Le 140 (Bruxelles [Be])

A propos de l'auteur
Michel Voiturier
Michel Voiturier

Converti au théâtre à l’âge de 10 ans en découvrant des marionnettes patoisantes. Journaliste chroniqueur culturel (théâtre – expos – livres) au quotidien « Le Courrier de l’Escaut » (1967-2011). Critique sur le site « Rue du Théâtre » (2006-2021)....

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