Paris, théâtre de l’Epée de bois jusqu’au 15 avril 2012
Faire danser les alligators sur la flûte de Pan d’Émile Brami d’après la correspondance de Céline
L’éternel mécontent

Voilà Céline, mal fagoté, chez lui, dans son désordre, pestant contre la terre entière, donnant des leçons de littérature (ça, il le faisait bien) et se lamentant contre le destin. Ivan Morane a obtenu d’Émile Brami un montage de textes, pour la plupart tirés de la correspondance de l’auteur de Voyage au bout de la nuit, qui se déroule comme un monologue écrit au fil du temps. C’est du Céline pur jus. Cela manque un peu de sa tendresse pour les animaux, mais regorge d’animosité envers le genre humain. Même la tendresse du médecin pour les pauvres filles séduites a disparu. Céline est en colère, très en colère. Ennemi du Juif, évidemment. Le moment le plus percutant est celui où l’écrivain passe en revue tous ses confrères : de Sartre à Gide, de Cendrars à Genet et Aragon, il n’y en pas un qui mérite d’être sauvé !
Le spectacle de Morane va dans le sens du poil de Céline. Il épouse, appuie ces fureurs, s’en délecte. Denis Lavant adore cette rouspétance et donne une ampleur maximale à cette misanthropie fracassante. Cela procure un plaisir évident. Mais il y a quelque chose de trouble à se réjouir de tant de férocité. N’aurait-on pas pu imaginer une interprétation plus secrète où les mots du fou furieux auraient une autre résonance, un arrière-plan plus déchiré et quelque peu bienveillant, un double jeu où l’auteur ne serait pas dupe de ses exagérations ? Il faut sauver le mauvais soldat Céline. Ici, avec talent et volupté, on l’accompagne dans ses numéros d’âpre méchanceté. Dommage qu’on n’ait pas cherché à voir un autre homme, plus émouvant, plus grand dans l’au-delà, derrière la parade du clown amer et dangereux.
Faire danser les alligators sur la flûte de Pan d’Émile Brami d’après la correspondance de Céline, mise en scène d’Ivan Morane, décor et costume d’Emilie Jouve, lumière de Nicolas Simonin, avec Denis Lavant. Théâtre de l’Epée de bois, cartoucherie de Vincennes, tél. : 01 48 08 39 74, jusqu’au 15 avril. (Durée : 1 h 30).



