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Critiques / Opéra & Classique

FARNACE d’Antonio Vivaldi

par Caroline Alexander

Bonheurs d’un spectacle total

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Musique, chants, théâtre, danse : c’est un spectacle total qu’affiche l’Opéra National du Rhin avec la création mondiale - à retardement - d’un opéra qu’Antonio Vivaldi, le prêtre roux de Venise avait laissé partiellement inachevé. La première version de Farnace, œuvre de maturité avait pourtant déjà été créé dès 1727 au Teatro di Sant’Angelo à l’heure du carnaval de la ville, mais Vivaldi ne cessa de réviser, la transformant au gré de son inspiration en fonction des voix et des personnalités des interprètes.

Farnace connut donc différents destins suivant les lieux de ses représentations, en 1730 à Prague, un an plus tard à Pavie, puis l’année suivante à Trévise avant de connaître une pause pour une ultime re-création à Ferrare en 1738. Vivaldi s’y était attelé avec sa ferveur habituelle jusqu’à ce tombe l’annulation de la commande. La mode des nouveautés venues de Naples mettaient alors au rancart les formules « à l’ancienne » de la Cité des Doges. Vivaldi avait réécrit et corrigé les deux premiers actes qui ne furent jamais représentés. Un trésor auquel l’OnR vient enfin de donner vie.

Tant de partitions avaient été perdues, celle-ci pourtant était restée intacte. Mais incomplète. En reprenant le troisième acte de la partition de Pavie, Fréderic Delaméa et Diego Fasolis, musicologue et chef d’orchestre constituèrent en la peaufinant la version qui allait être dirigée à Strasbourg par George Petrou, à la tête des musiciens du Concerto Köln, ces fins spécialistes des répertoires de musique ancienne qui ici font pleurer leurs cordes en lamentos rutilants.

Farnace fils de Mithridate, vaincu par les légions romaines de Pompeo ne voit pas d’autre issue à sa défaite que celle d’un suicide collectif, mettant fin à son existence, à celle de sa femme et de son fils. Poursuivi par la haine de sa belle-mère Bérénice qui veut s’allier à Pompeo pour assouvir une rage de vengeance. Faite prisonnière, Selinda, la sœur de Farnace, va user de ses charmes pour séduire deux amants rivaux amoureusement et politiquement…
Coups de théâtre, esquives, soif de sang, tout passe par les armes et la folie des sentiments jusqu’à l’ultime retournement de situation où chacun réchappe de justesse à un sort maudit et où Bérénice retrouve enfin des sentiments humains…

Une forêt d’arbres stylisés en ombres chinoises, une passerelle aérienne – comme on en voit beaucoup ces temps-ci – séparant les clans, les vagues d’une mer démontée, des panneaux or qui se déplacent pour encadrer les lieux divers : les décors de Bruno Lavenère sont de toute beauté. Il est décidément à l’aise dans tous les registres cet homme-là : en moins de deux semaines on a pu l’apprécier dans Offenbach (Mesdames de la Halle à Lyon) et dans le très contemporain Marco Stroppa (Re Orso à l’Opéra Comique – voir WT des 15 et 22 mai 2012).

Chorégraphie mise en scène, mise en scène chorégraphiée

Avec Lucinda Childs, la chorégraphe révélée il y a 35 ans par le choc de Einstein on the Beach, l’opéra de Philip Glass et Robert Wilson, devenue depuis l’une des valeurs incontournables de la danse et de la mise en scène dans le monde, la vision de ce Farnace réinventé allait forcément sortir du cadre d’une représentation d’opéra classique. Chorégraphie mise en scène, mise en scène chorégraphiée, chacun définira à sa guise la suite de scènes et de tableaux où les chanteurs jouent et se déplacent selon une véritable architecture de l’espace et où chaque personnage est doublé par un danseur dont le costume porte les marques de son modèle, d’autres danseurs le rejoignant ici et là, meublant en grâce les répétitions de motifs orchestraux ou les da capo chantés. Les danseurs de l’OnR s’y plient avec une légèreté qui se fond dans les pétillements de la musique vivaldienne.

Exceptionnel Max Emanuel Cencic

Les chanteurs s’y investissent avec la même conviction. Ruxandra Donose, en Tamari, l’épouse affolée par les desseins d’un mari qui ne supporte pas sa défaite, compense son manque de volume par la chaleur de son timbre et une belle expressivité. Selinda, la sœur qui vampe ses prétendants concurrents trouve en Carol Garcia le charme et la persuasion de ses coloratures qui grimpent en spirales aériennes. Vivica Genaux est Gilade l’amoureux, ses trilles, ses roulades, sa présence vigoureuse s’impose et tente d’en impose à la calme virilité d’Emiliano Gonzalez Toro/Aquilio, l’autre amant. Toute en férocité, aussi maternelle qu’un bloc de marbre, Mary Ellen Nesi incarne une Bérénice aux accents impétueux, Juan Sancho, Pompeo, aborde son rôle avec une sorte d’hésitation pour au final en trouver la pleine autorité.

C’est le rôle titre qui remporte tout : Max Emanuel Cencic s’y montre exceptionnel. Ses aigus de rare sopraniste se sont peu à peu enrobés de velours pour arriver à ce timbre grandiose de contre ténor dont il maîtrise tous les registres, avec une capacité presque ludique de varier les da capo de ses grands airs, et une intériorité émotive qui, par exemple dans l’aria Gelido in ogni vena du deuxième acte, fait frissonner la peau.

Farnace d’Antonio Vivaldi, version révisée de Ferrare (1738) complétée par la version de Pavie (1731). Concerto Köln, direction George Petrou, mise en scène et chorégraphie Lucinda Childs, décors et costumes Bruno Lavenère, lumières David Debrinay, chœurs de l’Opéra National du Rhin direction Michel Capperon, ballet de l’Opéra National du Rhin. Avec Max Emanuel Cencic, Mary Ellen Nesi, Ruxandra Donose, Carol Garcia, Vivica Genaux, Emiliano Gonzalez Toro, Juan Sancho, Philippe Durr-Freudenthaler. Et les danseurs Ramy Tadrous, Sandy Delasalle, Myrina Branthomme, Sarah Hochster, Marina Garcia, Céline Nunigé, Vera Kvarcakova, Kevin Yee-Chan, Mathieu Guilhaumon .

Opéra National du Rhin

A Strasbourg : les 18, 22, 24& 26 mai à 20h – le 20 à 15h.
0825 84 14 84 – caisse onr.fr

A Mulhouse – La Sinne : le 8 juin à 20h, le 10 à 17h
03 89 36 28 28 – billetterie lafilature.org

Photos Alain Kaiser

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