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Critiques / Opéra & Classique

Ercole Amante de Francesco Cavalli

par Quentin Laurens

Cavalli, avec de nouveaux yeux

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L’Opéra Comique ressuscite Ercole Amante, l’opéra de Cavalli d’abord conspué puis mis au placard français pendant 350 ans. Avec une mise en scène fraîche et riche en idées, Valérie Lesort et Christian Hecq créent un monde merveilleux et féerique autour de cet Hercule amoureux, violent et gauche, et pourtant destiné à la vie supérieure. Soirée aboutie en tout point, l’Opéra Comique poursuit dans l’audace et la réussite avec l’un des opéras italiens les plus français !

C’est peu dire que cet Ercole Amante a profondément inspiré l’équipe de Hecq et Lesort : il en résulte un foisonnement d’idées et la sensation heureuse que le travail et la création ont créé une pépite, autour de mythes, héros et déesses. Dans un amphithéâtre blanc modulable, de nombreux décors (Laurent Peduzzi), costumes, lumières (Christian Pinaud) et accessoires rythment sans interruption -sauf peut-être pendant le troisième acte- ce pourtant long opéra de Cavalli. L’esprit des machineries de l’époque est ressorti salle Favart : trappes, filins accrochés dans les cintres, décors en carton-pâte… Le volume et les hauteurs de la scène sont pleinement exploités.
L’inventivité des metteurs en scène et de leur équipe crée cet univers fouillé à partir d’un livret un peu fade. On se prend d’ailleurs à ne plus y prêter grande attention, bien que les choix de Lesort et Hecq restent fidèles à l’histoire de cet Hercule malhabile. Sans balayer la gravité du livret, ils jouent d’un humour fin, tantôt tendre, tantôt burlesque. Ce monstre vert bedonnant, porteur de massue pour Hercule, en est l’incarnation.

Un grand soin est apporté à la caractérisation des personnages, dont les costumes et les couleurs servent la compréhension. On goûte le talent de Vanessa Sannino qui dessine un Hercule à la cuirasse musculeuse et à la coiffe emplumée, une Déjanire dont la traîne de 40 mètres suggère son chagrin infini, Vénus qui jaillit du bouton d’une rose à taille humaine puis survole la scène aux commandes d’un avion-oiseau rose, Junon à dos de paon avant d’en faire une montgolfière, le Sommeil personnage obèse dormant… Chacun d’entre eux est tourné en dérision à partir d’un trait de caractère appuyé ou d’un fait du livret, offrant de grands moments de rire, à l’image de la scène maritime impliquant Neptune et Hyllas. Notons aussi les tableaux très accomplis auxquels contribuent chœur et chanteurs, grâce aux costumes, à la chorégraphie, au mouvement.

Cette scène vit, elle se métamorphose scène après scène, sans jamais lasser ou étourdir : les idées se succèdent dans un ballet agile et léger, au rythme d’une musique délicieuse, tant sur scène que dans la fosse.

Raphaël Pichon, son orchestre et le chœur Pygmalion livrent une prestation de grande qualité. L’orchestre, recomposé par le chef pour davantage de couleurs et de contrastes, est enrichi de deux théorbes, quatre violes de gambe, une basse de violon, une contrebasse, deux harpes, trois clavecins et un orgue. Un son extrêmement riche et plein de nuances en ressort, appuyé sur des cordes capables de douceur tout autant que de tumulte. On apprécie la basse continue, en doublure des voix, une nouveauté pour l’époque. Les musiciens s’improvisent aussi bruiteurs de tempêtes. L’engagement est total, la direction de Raphaël Pichon soignée, enlevée : bravo ! En plus de véritable rôle d’acteur sur scène, le chœur apporte beaucoup d’épaisseur et d’éclat à l’ensemble.

Côté chant, l’implication est entière, tant vocalement que dans le rôle laissé par la mise en scène. Qu’il est plaisant de profiter d’un vrai jeu d’acteur, dirigé et suivi !
La distribution est dans son ensemble, de grande qualité, à commencer par l’Hercule de Nahuel Di Pierro, souverain, dont le sens de la phrase et l’amplitude des graves plaisent. Krystian Adam fait un Hyllas attachant, aux capacités vocales remarquées, dans l’émission et la souplesse notamment. Les Neptune et Ombre d’Eutyro de Luca Tittoto font trembler Terre et mers par la profondeur sombre de la voix et son autorité.

On salue la très belle prestation de la mezzo Giuseppina Bridelli, dont les graves soyeux et la puissance font une Déjanire sensible et combattante. En Iole, Francesca Aspromonte montre une diction impeccable, beaucoup de caractère et un timbre riche. Anna Bonitatibus se distingue dès le début par sa présence charismatique et sa voix ample et ouverte. Giulia Semenzato montre de belles qualités.
Ray Chenez (le page) et Dominique Visse (Licco), duo de contre-ténors, apportent une dose comique réjouissante. Si la prestation du premier est fort honorable et expressive, on retiendra surtout le large éventail vocal du second.

Les seconds rôles sont très bien assumés, comme par Eugénie Lefebvre en Pasithée notamment, ainsi que les chanteuses et chanteurs membres de Pygmalion.

On découvre donc cet Ercole Amante avec grand plaisir, avec toute la richesse de la musique et le génie scénique de Valérie Lesort et Christian Hecq. Cet opéra, créé en 1662, commande à la gloire du roi Louis XIV -dans une période de rivalité entre Cavalli et Lully- n’avait été donné en France que deux fois depuis sa création, à Lyon en 1979 puis au Théâtre du Châtelet deux ans plus tard… Aller voir Ercole Amante à l’Opéra Comique fait donc des spectateurs de vrais privilégiés !

Ercole Amante de Francesco Cavalli
Opéra en un prologue et cinq actes
Livret de Francesco Buti. Créé à Paris (Tuileries) en 1662.

Direction musicale Raphaël Pichon
Mise en scène Valérie Lesort et Christian Hecq (sociétaire de la Comédie française)
Décors Laurent Peduzzi
Costumes et machines Vanessa Sannino
Lumières Christian Pinaud
Collaboration aux mouvements Rémi Boissy
Réalisation des marionnettes Carole Allemand, Sophie Coeffic, Valérie Lesort
Assistant mise en scène Olivier Podesta
Assistante scénographique Maïté Vauclin
Assistante costumes Peggy Sturm
Chef de chant Pierre Gallon*

Avec :
Ercole Nahuel Di Pierro
Giunone Anna Bonitatibus
Deianira Giuseppina Bridelli
Iole Francesca Aspromonte
Illo Kristian Adam
Venere, Belleza, Cinzia Giulia Semenzato
Nettuno, l’Ombra d’Eutiro Luca Tittoto
Pasitea, l’Ombra di Clerica, 3a Grazia, 2a Pianeta Eugénie Lefebvre
Il Paggio Ray Chenez
Licco Dominique Visse
Et : Marie Planinsek*, Perrine Devillers*, Corinne Bahuaud*, Olivier Coiffet*, Renaud Brès*, Nicolas Brooymans*, Constantin Goubet*

Choeur et Orchestre Pygmalion
Production : Opéra Comique
Coproduction : Château de Versailles Spectacle, Opéra National de Bordeaux

Du 4 au 12 novembre 2019
Crédit photo : S. Brion

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