En compagnie(s) d’été

De Marilyn à Brassens en passant par Proust

En compagnie(s) d'été

Non, Paris n’est pas, théâtralement parlant, tout à fait désert pendant l’été. Pour la onzième fois, Susana Lastreto organise au théâtre 14 son festival « En compagnie(s) d’été ». Estimant que les théâtres restaient fermés en juillet et août de façon anormale, Susana Lastreto, facétieuse comédienne française d’origine argentine, écrivit un jour à tous les établissements subventionnés de la capitale un message qui disait à peu près : « Ne laissez pas votre théâtre vide et fermé. Donnez-moi vos clés. Je fais du spectacle chez vous. Et je vous rends les clés en septembre. » Un seul directeur répondit : Emmanuel Dechartre, directeur du 14. C’est ainsi que ce festival est né au 14 et s’y poursuit, sous la direction de Susana Lastreto et de sa compagnie au nom comiquement féroce, GRRR.
Cet été, l’ouverture s’est faite sous le signe de Marilyn Monroe, dont on fête (est-ce le terme ? ) les cinquante ans de la disparition par suicide. Susana Lastreto s’est emparée du volume Marilyn après tout qui, à l’initiative de Jean-Claude Grosse et de l’antenne Méditerranée des EAT (Ecrivains associés du théâtre), a suscité un certain nombre de textes sur l’actrice et son mythe (livre paru aux Cahiers de l’Egaré). Elle a choisi des récits, des poèmes, des variations de Noëlle Leiris, Isabelle Bournat et de quelques autres, constituant un programme différent tous les jours, pendant une semaine. Ce n’étaient pas du tout des lectures, mais du théâtre et du cabaret, emmené par une équipe qui connaît le secret des notes et des gestes comme celui des mots.

Cette semaine-là, on passait de Marilyn à … Proust. Car si la comédienne-chanteuse (« Poupidoupidou ! ») était célébrée à 19 h, l’auteur d’A la recherche du temps perdu trouvait une vie théâtrale à 21 h. Michel Azama, qu’on connaît surtout comme auteur (avec Le Sas, Croisades, Pasolini, Saintes Familles notamment il est l’un de nos écrivains les plus importants), a pris le parti de faire entendre quelques fragments de La Recherche sous le titre La Cendre des saisons. Juste quelques pages donc, sur une heure et quart, mais par au gré du hasard. Trois thèmes se succèdent, sans que cela soit professé ou indiqué : la hantise d’écrire, la peinture du monde, le travail du Temps. Le spectacle, situé dans un décor qui évoque de façon presque abstraite un intérieur bourgeois, s’achève par cette phase de Proust : « Je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. »
On comprend alors comment Azama a construit son spectacle. Comme une robe, dont le tissu serait le papier, puisque du papier blanc se déroule, se déchire et se froisse tout au long de ce monologue d’un auteur aux prises avec sa pensée, sa plume, le spectacle d’autrui et des gens de théâtre, sa vie qu’il ne parvient pas à contrôler. L’interprète du rôle de Proust, Camille Devernantes, épouse fort bien les sinuosités d’un soliloque qui glisse de la mondanité et de la quotidienneté à l’angoisse profonde. Il le fait avec une vérité simple qui évite totalement le style du cabaret littéraire et qui rend ce moment fort lumineux. Avec lui en scène, une violoncelliste, Céline Barricault, joue toute une anthologie musicale proustienne, de Fauré à Lalo. Elle accomplit ce deuxième tôle en symbiose avec son partenaire et en accord avec le texte, de telle façon que la musique n’est jamais un ajout culturel, comme c’est si souvent le cas. Ce beau spectacle est destiné à être repris et joué longtemps.

Enfin, Susana Latresto reprend, à la fin du festival, le spectacle central de l’édition de l’an dernier, Brassens n’est pas une pipe. Cette comédie musicale autour de la figure de l’auteur du Gorille a déjà fait une belle carrière : elle a été donnée au Déjazet cette saison. Et elle partira ensuite en tournée. Ne s’en tenant pas aux images habituelles et aux chansons standards du maître, Susana Lastreto compose la soirée autant autour des écrits et de la vie du chanteur que de ses refrains. C’est donc un poète, un penseur imprévu, qui se dégagent de l’ensemble. Les acteurs de la troupe GRRR, François Frapier, Hélène Hardouin, Annabel de Courson, Jorge Migoya et Susana Lastreto elle-même savent tout faire : jouer, chanter, se métamorphoser. Les voilà dans un autre exercice que celui qu’ils effectuaient à propos du mythe Marilyn (avec, en outre, pour ce récital de textes, la participation de Marieva Jaime Cortez, Vincent Coppin et Julian Negulesco). Cette mise à nu de Brassens, ils l’exécutent vivement, brillamment, dans un esprit frondeur et français, qui donne une image des années 50 et 60 plus folle et plus critique que celle qu’on a bien voulu nous montrer jusque là..
Final du festival en musique avec un concert assuré par Renn Lee et David Légitimus en complicité avec la troupe : un dernier cadeau qui emprunte ses armes, une nouvelle et dernière fis, à l’arsenal de la loufoquerie.

En compagnie(s) d’été, jusqu’au 25 août. Théâtre 14-Jean-Marie Serreau, tél. : 01 45 45 49 77. Brassens n’est pas une pipe, les 21, 22, 23, 24 à 21 h, le 25 à 19 h. Le spectacle d’après Proust, La Cendre des temps, fait l’objet d’une tournée en Normandie cet automne et sera repis pour les manifestation du centième anniversaire de la publication de Du côté de chez Swann.

A propos de l'auteur
Gilles Costaz
Gilles Costaz

Journaliste et auteur de théâtre, longtemps président du Syndicat de la critique, il a collaboré à de nombreux journaux, des « Echos » à « Paris-Match ». Il participe à l’émission de Jérôme Garcin « Le Masque et la Plume » sur France-Inter depuis un quart...

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