En attendant Godot de Beckett
Une société foudroyée

L’actualité revient vers Godot. Comment être original face à une pièce devenue classique, dont Beckett a strictement codifié les apparences (des clochards portant chapeau melon) et les déplacements ? C’est toujours passionnant à voir, ce non-spectacle de deux êtres qui attendent un homme invisible et ne voient que le passage d’un attelage humain où l’un domine pitoyablement l’autre. La plus simple et la plus belle des paraboles, écrite par un incroyant fasciné par la Bible. De temps à autre, une équipe renouvelle l’image et le jeu. Ce que propose Laurent Vachet est précisément un renouvellement. Vachet vit et travaille dans l’Est, là où les industries, les hauts-fourneaux, les mines se sont arrêtés. C’est dans un paysage industriel où l’activité et le temps sont figés qu’il a placé l’action et l’inaction de la pièce. Un grand tuyau rouge traverse le fond de la scène. Des murs sales ferment le côté gauche du décor. Le ciel est gris. L’arbre qui est au cœur de l’histoire (il indique, par son évolution, le passage d’une semaine, d’un mois, d’un an, peut-être plus), est un poteau de métal au sommet duquel des tiges d’acier tiennent de la girouette et de l’appareillage d’usine – c’est d’une grande audace que de ne pas représenter un arbre véritable, les gardiens de l’ordre beckettien veillent et souvent se fâchent !
Vladimir et Estragon, sombres comme la crasse des murailles, maculés de noir, s’immobilisent, s’assoient sur le tuyau, vont et viennent. Lucky et Pozzo paraissent, s’en vont et reparaitront. Tout ne sera qu’une longue et inutile attente, dérisoire et grandiose comme nos existences sans autre clé que l’espoir jamais abandonné d’une arrivée espérée, d’un mystère levé. Laurent Vacher s’est beaucoup attaché aux références de clowns. Mais il a tempéré d’égarement et de mélancolie leur gestuelle. Antoine Mathieu, en Vladimir, et Pierre Hiessler, en Estragon, incarnent non pas deux clowns tristes, mais deux clowns sonnés, blessés, abîmés. Ils font rire mais comme malgré eux. Luc-Antoine Diquero joue le méchant Pozzo, celui qui tient en laisse son partenaire d’errance ; il cultive un style soldatesque, donne une force terrible à ce bourreau qui respire la cruauté obtuse et satisfaite. Jean-Claude Leguay, en Lucky, parvient à mettre en lumière la souffrance et la drôlerie du rôle de victime. Laurent Vachet a réuni là un sacré quatuor, auquel s’ajoute Heidi Zada, délicat dans le rôle discret du messager. Voilà un bien beau Godot, celui d’une société ouvrière foudroyée.
En attendant Godot de Samuel Beckett, mise en scène de Laurent Vacher, scénographie de Jean-Baptiste Bellon, lumières de Victor Egéa, costumes de Marie Odin, travail chorégraphique de Farid Berki, avec Luc-Antoine Diquéro, Pierre Hiessler, Jean-Claude Leguay dit Loulou, Antoine Mathieu, Heidi Zada.
Théâtre Jean Arp, Clamart, tél. : 01 41 90 17 02, jusqu’au 24 janvier. (Durée : 2 h 30).
Photo Christophe Raynaud de Lage.



