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Critiques / Opéra & Classique

Émile Naoumoff, monsieur Croche et monsieur Temps

par Christian Wasselin

Le pianiste bulgare offre à la Salle Gaveau un programme entre ciel et terre.

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IL Y A LES TROIS DERNIÈRES SONATES de Beethoven, il y a aussi les trois dernières sonates de Schubert, qui elles aussi forment un adieu : celui du musicien à la composition, donc à la vie, ces trois pages ayant été composées par Schubert en septembre 1828, quelques semaines avant sa mort (mais aussi un an après celle de Beethoven). Schumann parlait des « divines longueurs » de Schubert, il faudrait plutôt évoquer la manière dont Schubert suspend le temps ou s’en joue, comme en témoigne l’énigmatique tempo du premier mouvement de la Sonate D 960, la toute dernière. Que signifie en effet Molto moderato ? Comment peut-on se montrer très modéré ?

Émile Naoumoff, qui joue cette sonate Salle Gaveau, à l’invitation des Concerts de Monsieur Croche, en fait son miel. Il donne l’impression en effet de jouer pour lui, de dilater la durée, et nous offre un Schubert délié, aérien, presque fantomatique parfois, avec des fortissimos soudains et implacables, sans qu’ils soient jamais saturés. Mais Naoumoff est aussi un pianiste espiègle, qui fait faire à sa main gauche des gestes singuliers, comme si parfois il s’adressait à quelqu’un : à Schubert, qui serait alors son public idéal ? Car Naoumoff se moque bien de faire respirer ceux qui sont venus l’écouter : il enchaîne les mouvements de la sonate de Schubert comme, auparavant, il a fait s’enchaîner sa propre transcription de la Passacaille pour orgue BWV 582 de Bach aux Valses nobles et sentimentales de Ravel, elles aussi ailées comme des souvenirs de valse.

Juxtaposition, variation

On retrouve la terre dans la seconde partie, mais il le faut : les Tableaux d’une exposition n’ont rien de l’illustration éperdue, sans limite, d’une forme ; ils juxtaposent les saynètes à la manière d’un carnaval schumannien, mais d’un carnaval rugueux, démasqué. Émile Naoumoff suit avec zèle l’indication Pesante des « Promenades », s’amuse avec le long trille du « Ballet des poussins dans leur coque », fait résonner tant qu’il peut les « Catacombes ».

Le temps n’est rien pour Émile Naoumoff qui, pour étoffer ce copieux programme, nous fait entendre Bulgarie 1300, un thème de son cru imaginé pour le poème symphonique Bulgaria 1300, suivi ici de trente variations (comme les Goldberg de Bach !). On s’attend à une œuvre immense, mais les variations passent très vite, trop rapides, trop nombreuses, sans qu’on puisse apprécier leur saveur modale ou regretter qu’au moment où elles vont effleurer le jazz elles ne le rencontrent jamais. Mais sans doute la forme de la variation lui convient-elle car elle permet de ne pas ressembler à ces compositeurs « qui ont de belles idées et qui mettent des transitions entre les idées pour que ça fasse forme », comme il le dit lui-même.

Chauve, souriant, le corps à la fois long et rond, Émile Naoumoff fait partie de ces pianistes singuliers qui ont une histoire, comme tous ceux conviés par Monsieur Croche. Il avoue à la fin : « Je ne veux pas vous quitter », nous offre encore le premier des Impromptus op. 117 de Brahms et, pour finir, une improvisation de son cru. Histoire de nous rappeler que le temps pour lui n’est rien.

Illustration : Émile Naoumoff par Frédéric Reglain

J.-S. Bach : Passacaille BWV 582 (transcription d’Émile Naoumoff), Ravel : Valses nobles et sentimentales, Schubert : Sonate en si bémol majeur D 960, Moussorgski : Les Tableaux d’une exposition, Naoumouff : Bulgarie 1300. Émile Naoumoff, piano. Salle Gaveau, 22 janvier 2020.

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