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Critiques / Opéra & Classique

ELEKTRA de Richard Strauss

par Caroline Alexander

La tragédie en épure chorégraphiée

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Dès la première mesure, la sauvagerie des notes frappe comme une gifle. Nous sommes dans l’enfer des Atrides, le monde de haine hérité de Sophocle que Richard Strauss mit en violence musicale. Electre, orpheline d’Agamemnon, son père, assassiné à la hache par Clytemnestre, sa mère et par son amant Egisthe, a juré de le venger dans le sang.

C’est le terrain de l’hystérie que Richard Strauss, contemporain de Freud, insuffle dans son deuxième opéra et sa première collaboration avec le poète Hugo von Hofmannsthal. Moins de deux heures de musique déferlant en rages, un chef d’œuvre inégalé qui a jusqu’à nos jours inspiré autant de chefs d’orchestre que de metteurs en scène.

Hasard des calendriers et des programmes, hasard de la vie… Au dernier festival d’Aix en Provence, Patrice Chéreau mettait en scène une Elektra qui fut plébiscitée par l’ensemble des critiques et par un public subjugué (voir WT 3806 la critique de Frank Langlois). On ne savait pas que cette totale réussite serait son ultime révérence…

A quelques mois d’écart, la sobre mise en scène de Carsen souffre de comparaisons… sans raisons. Si le génie de Chéreau reste hors norme, le talent de Carsen, son élégance, n’en sont pas écrasés. Son approche de la tragique d’Elektra, créée à Tokyo en 2005, reprise au Mai Musical Florentin en 2008, a les couleurs, noir sur noirs, d’une veillée funèbre. C’est un rituel, une abstraction chorégraphiée aux images saisissantes.

Un environnement unique tient lieu de décor, un lieu clos aux immenses parois d’ardoises grises se courbant au sol sur un amas de terre battue. En son centre, un trou, une fosse rectangulaire tient lieu à la fois de tombeau et d’entrée d’un palais invisible. Electre en extrait le cadavre nu d’Agamemnon, l’étreint puis l’exhibe tel un Christ arraché à sa croix. En robes noires et chevelures identiques à la sienne, ses servantes forment un coryphée de clones mouvants dessinant par leurs corps, leurs bras, leurs danses, les lieux comme les états d’âmes. Elles introduisent, porté haut tel un linceul, le lit blanc de l’adultère où apparaît Clytemnestre en chemise de nuit blanche, plus femme que monstre. Blanc est le costume d’Egisthe, le traître assassin alors que Chrysothémis tout comme Oreste se fondent dans les grisailles nocturnes. Ils ne sont plus vraiment des êtres humains mais des archétypes au symbolisme puissant. Au final, la danse hystérique d’Electre est transformée en une sorte de transe collective par ses doubles maniant la hache de la vengeance. Electre s’effondre sur le sol meuble dans la position endormie du lever de rideau.

Volupté, sensualité, fureur

Tout s’accorde à la musique de Strauss que Philippe Jordan fait flamboyer de ses battues fougueuses. Volupté, sensualité et fureur montent de la fosse à la scène pour rejoindre les voix et le jeu d’une distribution qui, sans être exceptionnelle, répond aux exigences de la musique et du drame. Kim Begley incarne un Egisthe à la fois névrotique et passe-muraille tandis qu’Evgeny Nikitin nimbe Oreste de sa voix d’encre noire. Ce sont les femmes qui font palpiter le cœur de la tragédie : Ricarda Merbeth enveloppe Chrysothémis de son timbre ample et sensuel et la présence magnétique de Waltraud Meier, sa voix chaleureuse transforme le monstre Clytemnestre en femme aux abois. Pour la première fois sur la scène de l’Opéra national de Paris, la soprano suédoise Irène Theorin, wagnérienne aguerrie, défend le rôle-titre avec une sorte de rage illuminée maîtrisant du mieux qu’elle peut un vibrato parfois envahissant.

Elektra de Richard Strauss livret de Hugo von Hofmannsthal, orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris direction Philippe Jordan, chef de chœur Patrick Marie Aubert, mise en scène Robert Carsen, décors Michael Levine, costumes Vazul Matusz, lumières Robert Carsen et Peter van Praet, chorégraphie Philippe Giraudeau. Avec Irène Theorin, Ricarda Merbeth, Waltraud Meier, Kim Begley, Evgeny Nikitin, Johannes Schmidt, Ghislaine Roux, Corinne Talibart, Jörg Schneider, Kristof Klorek, Miranda Keys .

Opéra Bastille, les 31 octobre, 4, 7, 11, 18 novembre à 19h30, 27 octobre, 24 novembre & 1er décembre à 14h30.

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

Photos Charles Duprat – Opéra National de Paris

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