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Critiques / Opéra & Classique

Don Carlos de Giuseppe Verdi

par Caroline Alexander

Une réussite musicale et vocale gâchée par quelques gadgets scéniques démodés

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L’arrivée à l’Opéra de Flandre de la production viennoise du Don Carlos de Verdi dans sa version originale en langue française fait figure d’événement dans la ville d’Anvers où elle sera jouée jusqu’au 13 mars prochain. C’est pratiquement la première fois en effet – si l’on excepte le passage à la Monnaie d’une production du Châtelet en 1996 signée Luc Bondy et Antonio Papano- que cette œuvre majeure et complexe créée à Paris en 1867 est donnée dans son intégralité sur une scène d’opéra belge. Avec en guise de prologue l’acte dit de Fontainebleau où Elisabeth de Valois et l’infant d’Espagne Don Carlos, promis l’un à l’autre pour mettre un terme à la guerre que se livrent la France et l’Espagne, se rencontrent et tombent éperdument amoureux. Introduction au cours de laquelle l’on apprend la décision du roi Philippe II d’épouser en personne la princesse, ce qui met fin aux rêves et aux espoirs des amants.

Dans la version italienne en 4 actes de 1884, ce prologue pourtant magnifique est supprimé de même que le ballet du troisième acte qui interrompt et complique le déroulement des actions en cours. C’est donc la totalité du drame qui est présentée en cinq heures de rebondissements et deux faux entractes. Une réalisation voyageuse qui a déjà fait escale à Barcelone (voir l’article de Jaime Estapa du 13 février 2007) et qui débarque dans cette Flandre qui est au cœur de l’ouvrage, toujours sous la signature de Peter Konwitschny son metteur en scène. Pape allemand du dépoussiérage radical des classiques des années 60 et 70, il en a les qualités autrefois iconoclastes et les tics propres à l’esthétique d’alors, notamment les inévitables contorsions-reptations au sol dont son compatriote Peter Mussbach vient de donner une autre illustration dans la triste Norma récemment présentée au Châtelet (voir webthea du 22 janvier 2010).

Dans les constantes de ces révolutions scéniques opérées il y a une quarantaine d’années, il y a également, surtout en pays germaniques, l’obsession de briser les tabous sexuels, de ne plus se contenter de suggestions en paroles ou en musique mais de mettre les actes en représentation. Ainsi dans la première scène d’amour du prologue, Carlos enfiévré de désir glisse sa tête sous la jupe d’Elisabeth (rires dans la salle). Ainsi Philippe chante son grand air de désespoir amoureux de l’acte IV - sublime grand air « elle ne m’aime pas » - non pas en solitude mais sur la couche et dans les bras d’Eboli sa maîtresse, amoureuse éconduite et jalouse de son fils…

Une conception expressionniste qui brise les ailes du romantisme

Verdi prit pour modèle le drame de Friedrich Schiller Don Karlos, Infant von Spanien (1787), drame historique qui s’attaque aux tyrannies politiques et religieuses, la domination des Flandres par l’Espagne et la dictature des consciences par l’Inquisition, drame politique doublé du drame amoureux vécu par l’Infant épris de la femme de son père. Les faits s’inspirent des événements qui ont réellement secoué l’Espagne, mais Schiller, en grand romantique, les transfigure et les théâtralise. C’est sa conception libérale et humaniste qui domine l’œuvre et non les faits réels.

Konwitschny a-t-il voulu se rapprocher du modèle historique en faisant de Carlos un être simplet pas sorti de l’enfance qui cherche fébrilement à se faire materner par Elisabeth et par Rodrigue marquis de Posa, son ami fidèle ? Quelque chose coince dans cette conception expressionniste qui brise les ailes au romantisme du héros voulu par Schiller, Verdi et ses librettistes de la version française Joseph Mery et Camille Du Locle. Le metteur en scène a-t-il ailleurs tenté d’escamoter les pièges de la représentation de l’autodafé ordonné par le grand inquisiteur en le transformant en happening occupant tous les espaces du théâtre : entrée, couloirs, escaliers et foyer où les spectateurs dégustent le champagne et les petits fours de l’entracte ? Sur grand écran, filmée en direct, une « speakerine » trilingue en robe à paillette, clone de la présentatrice culturelle de Arte Arlette Gerlach, commente les événements comme s’il s’agissait du festival de Cannes, si bien que, quand les bourreaux traversent la foule en matraquant à vue leurs prisonniers ensanglantés, tout le monde se marre en se poussant pour éviter des coups baladeurs…

Des gadgets et le sceau d’une époque

Konwitschny enfin a-t-il voulu rapprocher Verdi et Schiller de Shakespeare en allégeant de quelques gags le long développement de la tragédie ? La substitution du redouté ballet par « Le rêve d’Eboli » est en soi une juteuse trouvaille où, dans un appartement petit bourgeois des années 50, papier peint à fleurs, cheminée et vue sur cuisine, Eboli enceinte de son mari Carlos –en imperméable de cadre moyen avec attaché case -, reçoivent à dîner le père Philippe, la belle-mère Elisabeth et le livreur de pizza Posa… C’est mimé, joué, dansé en parfait accord avec la musique et très drôle.

Des gadgets ? Sans doute. Surtout le sceau d’une époque. Mais aussi une remarquable direction d’acteur où chaque chanteur devient acteur à part entière, s’investissant jusqu’aux larmes. Et l’art consommé de créer dans tous ces tours et détours des moments d’intense émotion, fidèles cette fois à la gravité de l’histoire et à sa ravageuse musique.

Pas de décors ou presque, des rideaux noirs pour le prologue et pour tout le reste – hormis le ballet détourné – une grande boîte gris argent percée sur trois faces d’une série de portes basses. Les lumières et quelques rares accessoires déterminent les lieux.

Furla, Branchini, Solari : trois interprètes à l’impeccable diction française

Belle distribution avec, en tête, les trois interprètes à l’impeccable diction, les seuls à faire comprendre le français dans ce théâtre où le sur-titrage est exclusivement réservé aux néerlandophones … Le ténor Jean-Pierre Furlan est d’ailleurs l’unique Français d’origine pour le rôle de Carlos, la voix, sans être exemplaire, est généreuse et le jeu quasi halluciné. La belle soprano romaine Susanna Branchini se fait comprendre et joue de sa grâce un peu sèche comme de sa tessiture aux aigus en fusées. Malgré quelques dérapages dans les graves, le baryton uruguayen Dario Solari donne de Posa l’image solide et protectrice de l’ami infaillible tandis que l’Italien Francesco Ellero d’Artegna dote Philippe II de l’autorité de son timbre de basse mais lui ôte sa part d’humanité. La belle surprise vient de la mezzo russe Marianna Tarasova qui avait tant déçu en Dalila de Saint Saens (voir webthea du 5 mai 2009) mais qui ici, en Eboli allumée d’amour et haine, en restitue les douleurs et les égarements. Dommage qu’elle savonne sa diction.

Sous la direction d’Alexander Joel, chef allemand rompu au répertoire italien, l’Orchestre Symphonique de l’Opéra de Flandre opère un parcours sans faute, attentif aux voix, souple dans les ruptures et rutilant dans les envolées de ses cuivres. Les 80 choristes de l’Opéra de Flandre sont remarquables de justesse et d’investissement physique et vocal.

Don Carlos de Giuseppe Verdi, version française d’origine, livret de Joseph Mery et Camille Du Locle d’après Don Karlos, Infant von Spanien de Friedrich Schiller. Orchestre symphonique et chœurs de l’Opéra de Flandre, direction Alexander Joel, mise en scène Peter Konwitschny, décors et costumes Johannes Leiacker, lumières Hans Toelstede, chef des chœurs Yannis Pouspourikas. Avec Jean-Pierre Furlan, Susanna Branchini (en février) Karine Babajanyan (en mars), Francesco Ellero d’Artegna, Dario Solari, Marianna Tarasova, Jaco Huijpen.

Production Wiener Staatsoper

Anvers – Opéra de Flandre – les 12, 16, 20, 24 février, 3, 10, 13 mars à 18h30, les 28 février et 7 mars à 15h.

Le spectacle ne se donnant pas à Gand, des déplacements en bus sont organisés les 20 février, 7 & 13 mars.

0032 70/22 02 02 – www.vlaamseopera./be

Photos : Annemei Augustijns

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