Paris, Comédie-Française
Dom Juan de Molière
Le triomphe de l’esprit de sérieux

Jean-Pierre Vincent, qui dirigea la Comédie-Française naguère et fit là comme ailleurs des spectacles mémorables, revient dans l’illustre maison pour mettre en scène le Dom Juan de Molière. Avec son habitude de la troupe et un ticket a priori gagnant – Loïc Corbery en Don Juan, Serge Bagdassarian en Sganarelle -, on l’espérait à l’aise, même sur la scène provisoire du Théâtre Ephémère, belle bâtisse de bois créée dans les jardins du Palais-Royal pendant les travaux de la salle Richelieu. Non, hélas ! C’est un spectacle qui ne trouve pas sa vitesse de croisière et va s’alourdissant, sans prendre de l’altitude que devrait lui donner le jeu d’acteurs de premier plan. Il ne sera pas une date marquante dans l’œuvre de Jean-Pierre Vincent, pourtant l’un de nos plus grands artistes de la scène.
D’aucuns critiquent la fin, le dernier moment, cette liberté qu’a prise Vincent pour conclure la soirée sous une forme de clin d’œil peu respectueux du texte. En effet, alors qu’il a été terrassé par la statue du Commandeur et envoyé aux enfers, Don Juan ressuscite sous nos yeux et repart avec son domestique. Ils semblent voués à une éternelle vie à deux, semble dire cet ajout avec lequel le metteur en scène boucle l’aventure à sa façon. Il n’y a rien de grave dans cette modification, assez plaisante. C’est le spectacle en son entier, dans son long et lent déroulement, qui n’emporte pas l’adhésion.
Pourtant, au premier acte, tout semble agréable et inspiré : Loïc Corbery incarne un séducteur joyeux, gamin, farceur, blagueur sous une perruque blonde qu’il n’hésite pas à enlever. Rien du Don Juan mûr, dans l’âge avancé qu’on attribue généralement aux libertins, comme on en a vu quelques exemples au fil du temps. Ce jeune facétieux nous enchante et nous venge de quelques acteurs trop chenus ! Sauf que la mise en scène ne va pas parvenir à se fonder sur cet aspect-là et qu’elle va laisser l’acteur à lui-même, comme si l’on donnait la priorité à l’histoire et aux multiples péripéties aux dépens d’un héros marginalisé. Chaque épisode est joué dans le détail, avec application : le naufrage du bateau et les disputes chez les paysans et paysannes, les duels dans la forêts, la visite du créancier Dimanche au domicile de Don Juan, le dernier face à face entre le « grand seigneur méchant homme » et le Commandeur. C’est bien dommage que Vincent ne pense pas de temps à autre à accélérer le mouvement. Molière, lui, s’amuse, invente, fait du roman, improvise des situations inattendues, fait du funambulisme entre le grave et le bouffon, le philosophique et la rigolade. Le metteur en scène s’amuse moins. Saisi par un redoutable esprit de sérieux et peu aidé par des décors de Jean-Paul Chambas qui sont moins graphiques que d’habitude, fait tourner une machine massive qui avance pesamment.
Corbery a beaucoup de charme mais, l’accord entre son talent et un parti pris n’étant pas trouvé, son interprétation manque quelque peu de muscle et de clarté. A l’opposé, Serge Bagdassarian est un Sganarelle ébouriffant : on l’a habillé comme l’est Molière dans le rôle de Mascarille, c’est-à-dire dans un costume fait de bandes géométriques. Comme il a un physique imposant et volumineux, l’effet produit par ce personnage rond et droit comme un coq est saisissant. Comme Bagdassarian est avant tout un très grand acteur, il crée là un valet jouant subtilement avec la mobilité et l’immobilité, errant égaré dans l’insondable de la pensée. Finalement, la mise en scène de Vincent est plus structurée autour de ce fabuleux Sganarelle que du rôle-titre. Qu’il y ait avec les deux acteurs principaux des comédiens brillants dans leurs scènes, comme Suliane Brahim en Elvire, Alain Lenglet en Dom Luis, Jérémy Lopez en Pierrot, n’est pas négligeable. Il y a là, trois heures durant, le savoir-faire et la qualité Comédie-Française. Mais qu’on est loin de tous les Dom Juan vifs et insolents que l’on a vus ces dernières années, ceux que mirent en scène, notamment, les Jean-Marie Villégier, René Loyon, Daniel Mesguich ou Brigitte Jaque-Wajcman ! Et souvent sans autres moyens que des bouts de ficelle !
Dom Juan de Molière, mise en scène de Jean-Pierre Vincent, dramaturgie de Jean-Pierre Chartreux, décor de Jean-Paul Chambas, costumes de Patrick Cauchetier, lumières d’Alain Poisson, son de Benjamin Furbacco, avec Alain Lenglet, Julie Sicard, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Clément Hervieu-Léger, Pierre-Louis Calixte, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Jennifer Decker, Lucas Hérault, Blaise Pettebone, Nelly Pulicani, Jean-Michel Rucheton. Comédie-Française, Théâtre Ephémère, tél. : 08 25 10 16 80, en alternance, jusqu’au 11 novembre. (Durée : 3 h entracte compris).
Photo Brigitte Enguérand




