Gabriel Durliat joue Liszt aux Bouffes du Nord le 23 mars
Comme une idée fixe
Le jeune pianiste Gabriel Durliat est le héros d’une soirée consacrée à Liszt, on ne peut plus exigeante et on ne peut plus rafraîchissante à la fois.
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- 24 mars
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IL Y A DES PIANISTES INTRÉPIDES. On se souvient par exemple de Jean-Baptiste Fonlupt, à La Côte-Saint-André (ville natale de Berlioz), jouant lors du même récital, en toute simplicité, la Fantaisie en ut mineur de Schumann (dédiée à Liszt) et la Sonate en si mineur de Liszt (dédiée à Schumann) – au cours d’une édition du Festival Berlioz qui avait également permis d’entendre la réduction pour deux pianos, signée Jean-François Heisser, de la Symphonie fantastique.
Mais nous sommes ce soir aux Bouffes du Nord. Et voici venir Gabriel Durliat. Il a vingt-cinq ans, il est pianiste, chef d’orchestre et compositeur, et lui non plus n’hésite pas à relever les défis et à briser les barrières. Pour commencer, il interprète la transcription qu’a réalisée Liszt, en 1834, de la même Symphonie fantastique. Une heure de musique hallucinante, qu’on ne saurait réduire à un simple exercice de style ou de virtuosité : Liszt pénètre dans la partition originale, fait preuve d’une imagination sans borne pour évoquer les harpes, les timbales, les cloches. Il multiplie les surprises, fait chanter la main gauche, s’amuse à donner à entendre les ruptures et toutes les étrangetés qui se trouvent dans l’orchestre de Berlioz.
Inutile de dire que Gabriel Durliat fait sienne à son tour cette musique. Il l’aborde avec un mélange d’humilité et de hardiesse, souligne les contrastes, joue de la poésie et de la légèreté, n’hésite pas à convoquer a contrario la fureur quand il le faut (la « Marche au supplice », hallucinante !), se penche en arrière et sourit, mais sans afféterie, quand intervient l’idée fixe (le thème de la femme aimée, qui parcourt l’œuvre du début à la fin). L’exercice est à la fois musculaire, nerveux, intellectuel, sentimental, tout ce qu’on voudra, et Gabriel Durliat en sort vainqueur grâce à un mélange de candeur et de sauvagerie qui nous change de notre air du temps chargé de lieux communs, de platitudes et de ressentiments.
Faust, évidemment
Il y a quelque chose de faustien dans cette symphonie, que Berlioz avait envisagée un temps comme une « symphonie descriptive de Faust », précisément, et qui fut créée le lendemain de la rencontre entre Berlioz et Liszt. « Je lui parlai du Faust de Gœthe, écrit Berlioz dans ses Mémoires, qu’il m’avoua n’avoir pas lu, et pour lequel il se passionna autant que moi bientôt après. Nous éprouvions une vive sympathie l’un pour l’autre, et depuis lors notre liaison n’a fait que se resserrer et se consolider. » Il y a quelque chose de faustien, également, dans la Sonate en si mineur de Liszt, que Gabriel Durliat interprète après la Fantastique. Des sarcasmes, des élans, des nocturnes, des frénésies : il va de soi que la sonate n’aurait pas vu le jour sans la symphonie. Gabriel Durliat joue l’une et l’autre avec la même éloquence, la même palette de nuances et de couleurs.
Le pianiste est-il épuisé après pareil double exploit ? Que nenni ! Le voilà qui nous offre l’Andante amoroso de Liszt sur le thème de l’idée fixe de Berlioz, puis une étude posthume de Chopin, puis l’« In paradisum » du Requiem de Fauré (antidote à toutes les tentations méphistophéliques, à tous les Dies irae !), puis la Valse op. 39 n° 15 de Brahms. Le tout entrecoupé de commentaires joyeux, drôles, juvéniles, improvisés. Ou comment donner des ailes aux musiques les plus tumultueuses et s’en trouver revigoré : Gabriel Durliat, très à l’aise, ne donne-t-il pas l’impression qu’il pourrait nous offrir encore un, deux, cinq bis ?
P.S. : pour mieux connaître l’univers de Liszt, il est possible de se plonger dans la correspondance de Marie d’Agoult, qui fut la mère des trois enfants du compositeur. Celle-ci est disponible aux éditions Champion : 17 tomes, ni plus ni moins, allant de 556 à 1 088 pages !
Illustration : Gabriel Durliat (photo Dominik Falenski)
Berlioz/Liszt : Symphonie fantastique – Liszt : Sonate en si mineur. Gabriel Durliat, piano. Paris, Théâtre des Bouffes du Nord, 23 mars 2026.



