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Critiques / Opéra & Classique

Diabelli à Grévin

par Christian Wasselin

Sur un singulier pianoforte Broadwood, Cyril Huvé nous emmène au pays des Variations Diabelli.

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POUR COMPRENDRE LE PARCOURS de Cyril Huvé, il faut lire d’abord la première ligne de sa biographie : on apprend qu’il « illustre les traditions du piano romantique que lui ont transmises ses maîtres » Claudio Arrau et György Cziffra. Oui mais ces grands artistes jouaient sur des pianos de leur temps. C’est là qu’intervient l’autre versant de l’activité de Cyril Huvé qui, depuis plusieurs décennies, par ses enregistrements, par les instruments qu’il collectionne, par sa réflexion, est plongé dans l’univers du pianoforte. Il a ainsi fait sienne l’évolution de la musique à partir de la fin du XVIIIe siècle, quand, à « la description des grands édifices de l’ère baroque » permise par le clavecin, s’est substitué le souci ou plutôt l’urgence d’exprimer « la lutte, le doute et l’introspection » qui peu à peu ont miné la foi souveraine des artistes dans la conception du monde. Beethoven bien sûr, parmi les premiers, a souhaité modeler un instrument à sa guise, qui lui permette de dire haut et fort ce qu’il sentait s’agiter en lui. Cyril Huvé, ainsi, parle d’« orateur » à propos du compositeur, et annexe à l’art de Beethoven la « déclamation ». Comme l’écrit pour sa part Cioran, « Beethoven a vicié la musique, il y a introduit les sautes d’humeur, il y a laissé entrer la colère ».

C’est pourquoi il est toujours passionnant d’écouter la musique d’un Beethoven, et de tous ceux qui sont venus après lui, sur des instruments qui traduisent cette inquiétude et cette volonté, indissociables l’une de l’autre. Des instruments en devenir, comme les humeurs, comme cette angoisse qui va croissant devant le devenir du monde et la solitude de l’artiste.

Au Théâtre Grévin, merveilleux endroit fait de dorures et de miroirs, habité de personnages de cire dont on ne sait s’il s’agit d’hôtes ou de fantômes (il y en a même un, muet et imperturbable, au milieu des spectateurs), Cyril Huvé joue un pianoforte Broadwood des années 1820. La scène, assez étroite, est très surélevée par rapport à la salle. Le pianiste donne l’illusion (nous sommes au musée Grévin !) de jouer dans une espèce de niche ou de nacelle, et l’instrument paraît de grandes dimensions par rapport à sa sonorité, qui laisserait supposer un piano d’une taille plus modeste. Par rapport à ses sonorités plutôt, car on est ici à cent lieues de « l’uniformité sonore » qui, selon Cyril Huvé, caractérise le clavecin. On est très loin également du confort des pianos modernes. Les basses sont relativement profondes, le médium très clair et l’aigu à la fois mat et mordant, qui permet un jeu très délié, idéal pour l’articulation de la musique, impitoyable aussi comme une salle de concert peu réverbérante qui ne cache rien.

Après une Sonate « pathétique » qui sonne un peu comme une mise en bouche, Cyril Huvé s’attaque aux 33 Variations sur un thème de Diabelli, vaste fresque fantasque contemporaine des trois dernières sonates (elles aussi datées du début des années 1820) mais qui permet à Beethoven de rompre avec la forme de la sonate, précisément. Le pianiste se promène dans ce vaste carnaval avec un mélange d’allégresse dans les doigts et de gravité dans la mine ; sa main gauche est puissante mais sans brutalité, sa main droite est souple et chantante. On effectue avec lui un voyage au pays de trente-trois microcosmes dont l’alternance des couleurs n’est pas l’élément le moins dépaysant.

Illustration : Cyril Huvé, photo dr.

Beethoven : Sonate n° 8 « Pathétique » - Variations Diabelli. Cyril Huvé, pianoforte. Théâtre Grévin, 28 mars 2022.
À écouter : Beethoven, Sonates n° 8 « Pathétique », n° 14 « Clair de lune », n° 17 « La Tempête », n° 21 « Waldstein » et n° 23 « Appassionata ». Cyril Huvé, pianoforte (Mathias Müller, Johannes Schanz, Conrad Graf). 2 CD Calliope CAL 2084.

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