Dardanus de Rameau à la Maison de la radio et de la musique le 18 mars
Dardanus, ni plus, ni moins
Un concert soigné et enlevé, servi par une distribution captivante, permet de nous concentrer sur l’invention perpétuelle qui innerve la musique de Rameau.
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- 21 mars 2025
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RAMEAU EST DÉCIDÉMENT À LA FÊTE. OUTRE Castor et Pollux au Palais Garnier et la reprise de Samson à l’Opéra Comique dans la mise en scène étrennée l’été dernier lors du Festival d’Aix-en-Provence, c’est Dardanus qu’on a pu applaudir à l’Auditorium de Radio France à la faveur d’un concert de l’ensemble fondé par Jean-Claude Malgoire, appelé désormais Les Ambassadeurs-La Grande Écurie. Sans lavabo ni chanteur en marcel ou en survêtement, sans projection de visages en gros plans ni texte importun, sans dépoussiérage inclusif ni relecture citoyenne, la version de concert permet de se concentrer sur la musique de Rameau, inspirée de bout en bout, de plus en plus riche d’intentions à mesure que l’ouvrage se déroule, colorée par une harmonie ductile qu’animent mille trouvailles instrumentales. Il suffit que l’interprète chargé du rôle d’Isménor (Stephan Macleod) ôte sa veste et la donne à celui qui chante Dardanus (Reinoud van Mechelen) pour que le second prenne par magie l’apparence du premier. L’absence de surtitres, liée à la diction précise des chanteurs, achève de ne pas nous distraire de l’essentiel.
Il faut préciser que la partition de Dardanus a fait l’objet, de la part de Rameau lui-même, d’un grand nombre de modifications. Créé sans succès en 1739, modifié par deux fois en 1744 (occasion d’une refonte des actes III, IV et V), l’ouvrage dut attendre une nouvelle mouture en 1760 pour connaître le succès. À l’initiative du musicologue Denis Herlin, qui participe à l’édition critique des œuvres de Rameau, Radio France a choisi ici de faire les meilleurs choix afin de s’approcher au plus près de la version de 1744.
Au pays des féeries
L’action, à la fois merveilleuse et tragique, n’a évidemment rien de réaliste, a fortiori de vraisemblable, ce qui n’a bien sûr aucune importance – au contraire ! nous sommes à l’opéra, où toutes les fantasmagories sont possibles et souhaitables. Rameau et son librettiste Charles-Antoine Le Clerc de La Bruère ont choisi de ne mettre en scène ici qu’un petit nombre de personnages, que la distribution réunie à Radio France caractérise au mieux. Marie Perbost éprouve un plaisir visible à chanter le rôle fleuri et virtuose de Vénus. Sa voix contraste idéalement avec le timbre plus sombre d’Emmanuelle de Negri, qui interprète ici l’Amour et surtout Iphise (magnifique air « Cesse, cruel Amour », qui ouvre le premier acte), un rôle à sa mesure qui lui permet d’exalter ses qualités expressives.
La voix grave mais sans excessive noirceur, presque consolatrice, de Stephen Macleod, magnifique Isménor (il chante aussi le rôle plus épisodique de Teucer), répond à celle, plus mordante, d’Edwin Fardini (Anténor), la distribution étant sublimée par le toujours éblouissant Reinoud van Mechelen, qui faisait partie de l’équipe de la production de Castor et Pollux qu’on a citée… mais que nous n’avons pas pu entendre dans Persée de Lully, le 14 février, au Théâtre des Champs-Élysées, un début d’incendie (rapidement maîtrisé) ayant interrompu le concert au bout de quelques minutes. L’air tourmenté « Lieux funestes », au quatrième acte, lui convient aussi bien que les pages élégiaques qui parsèment le rôle de Dardanus, et Reinoud van Mechelen nous convainc, s’il le fallait, qu’une voix légère et un timbre céleste peuvent aussi exprimer la violence des sentiments.
Le Chœur de chambre de Namur est une formation réduite mais homogène, engagée, préparée avec soin par Thibaut Lenaerts. Les Ambassadeurs-La Grande Écurie, enfin, sont ici dirigés par Emmanuel Resche-Caserta, par ailleurs violon solo des Arts florissants. La formation, relativement étoffée (traversos par quatre, tout comme les hautbois et les bassons), fait honneur à l’orchestration toujours inventive de Rameau et à la succession des danses (rigaudon, loure, tambourin, gavotte, etc.) qui donnent son rythme à la partition. Il n’y a que Rameau pour télescoper ainsi le pathétique des situations et l’euphorie des divertissements.
Illustration : frontispice de l’édition de 1744 mentionnant « les trois actes nouveaux »
Rameau : Dardanus. Avec Marie Perbost (Vénus), Emmanuelle de Negri (Iphise, l’Amour), Reinoud van Mechelen (Dardanus), Edwin Fardini (Anténor), Stephan Macleod (Isménor, Teucer). Chœur de chambre de Namur, Les Ambassadeurs-La Grande Écurie, dir. Emmanuel Resche-Caserta. Maison de la radio et de la musique, 18 mars 2025.
Diffusion sur France Musique : le samedi 5 avril à 20h.



