Il viaggio, Dante de Pascal Dusapin au Palais Garnier jusqu’au 9 avril

Dante et Virgile sont dans un bateau

L’Opéra de Paris reprend le plus récent des opératorios de Pascal Dusapin dans une production soignée que le Festival d’Aix-en-Provence a étrennée il y a trois ans.

Dante et Virgile sont dans un bateau

L’OPÉRA COMIQUE, EN NOVEMBRE 2023, avait repris le Macbeth underworld de Pascal Dusapin, créé en 2019 à La Monnaie de Bruxelles. Cette fois, c’est au Palais Garnier qu’est repris Il viaggio, Dante du même Pascal Dusapin, dont la première eut lieu lors de l’édition 2022 du Festival d’Aix-en-Provence. Après Médée, Faust, Penthésilée, Macbeth, Pascal Dusapin continue de puiser dans les grands textes mais ne renouvelle pas sa manière. Nous pourrions recopier, à propos de ce Viaggio, ce que nous écrivions à propos de Macbeth underworld : « Sur cette trame qui n’en est pas une, mais qui a ses vertus poétiques et philosophiques, Pascal Dusapin a composé une musique qui, elle non plus, n’avance pas, au sens où elle n’accompagne pas une action avec ses péripéties. Elle est faite de longues tenues instrumentales », avec cette fois un dispositif électronique sans grande surprise qui permet de spatialiser le son. On remarque cependant quelques effets d’instrumentation, dont cette espèce de lamento confié aux cuivres, au moment de l’évocation du troisième cercle.

Sur cette trame un peu statique, qui nous convainc de baptiser cette œuvre opératorio, selon le mot du compositeur lui-même, Claus Guth n’a pas voulu représenter les enfers ou l’ascension de Dante aidé de Virgile dans une imagerie fantastique ou théologique. Il a ancré l’action (ou ce qui en tient lieu) dans notre époque : Dante, ainsi, est un personnage victime d’un accident de voiture, qui, au seuil de la mort, essaye de retrouver l’image de sa bien-aimée Béatrice ; symétriquement, un jeune Dante cherche l’image de Béatrice qu’il a vue dans un rêve. Ce qui nous vaut, évidemment, l’inévitable film introductif, avec voiture, nuits et forêts, et un accident qu’on croirait sorti du film Alice ou la dernière fugue (1977) de Claude Chabrol.

Dante mourant, Dante androgyne

Prendre le parti d’un Dante blessé (une large tache rouge sur sa chemise blanche ne laisse aucun doute) oblige le personnage à souffrir en permanence, à se rouler par terre, à ne pas varier ses accents. Bo Skovhus est très crédible dans ce personnage pathétique, mais on aurait aimé que ce Dante ne se complaise pas dans ces poses doloristes. Face à lui se dresse le jeune Dante : il a la voix et le corps androgyne de Christel Loetzsch, et c’est à son timbre de mezzo-soprano que Pascal Dusapin a réservé ses inventions les plus lyriques, notamment dans le sixième des sept tableaux de l’ouvrage (celui du Purgatoire).

Beatrice chante peu ; souvent, elle ne fait que passer ou s’asseoir sur un appui de fenêtre pour allumer une cigarette. Étonnamment, Pascal Dusapin n’a pas eu le souci de varier sa tessiture face à celle de sainte Lucie : toutes deux sont des sopranos convoquées dans l’aigu, alors qu’on aurait pu imaginer une voix plus ronde et un chant plus enveloppant pour Beatrice qui, à la fin de l’opéra, prend Dante dans ses bras dans un geste consolateur, tout s’achevant sur les mots « vie intègre d’amour et de paix ». Restent d’autres voix, nettement différenciées : David Leigh prête la sienne à un Virgile inerte, presque désabusé, alors qu’il est en principe chargé de conduire Dante dans les cercles successifs des enfers. Par contraste, on admire le toujours excellent Dominique Visse, dont on ne sait pas au départ s’il est un homme ou une femme, une sorcière ou un fou, et qui donne sa voix plastique entre toutes (chantée, parlée, ricanée, criée) à celle des damnés. On ajoutera qu’un récitant (superflu) apparaît de temps en temps, chaussures et veste à paillettes, sous les traits de Giovanni Battista Parodi, et nous aide à comprendre (avec un microphone !) le pourquoi et le comment des situations. Le chœur, invisible, est relégué dans la fosse et incarne les voix de l’au-delà qui forment avec l’orchestre un paysage dans lequel s’incrustent également les voix solistes.

Parfaitement réglée, la mise en scène de Claus Guth apporte du mouvement à une partition qui se contemple elle-même, cependant que Kent Nagano joue le jeu de l’équilibre des timbres et des plans, de manière à maintenir l’édifice en place. Il lui apporte aussi cette légère tension sans laquelle Il viaggio, Dante aurait tout d’un rêve immobile.

Illustration : Virgile (David Leigh) et Dante (Bo Skovhus). Photo Bernd Uhlig/OnP

Pascal Dusapin : Il viaggio, Dante. Avec Bo Skovhus (Dante), David Leigh (Virgilio), Christel Loetzsch (le jeune Dante), Jennifer France (Beatrice), Danae Kontora (Lucia), Dominique Visse (la Voix des damnés), Giovanni Battista Parodi (le Narrateur). Mise en scène : Claus Guth ; décors : Étienne Plus ; costumes : Gesine Völlm ; lumières : Fabrice Kebour ; vidéo : Roland Horvath. Chœurs (dir. Alessandro Di Stefano) et Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Kent Nagano. Palais Garnier, 26 mars 2025.
Représentations suivantes : 28 mars, 3, 6 et 9 avril.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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