« Cupid and Death » bien vivant

Le mask de Matthew Locke et Christopher Gibbons fait étape au Théâtre royal de Versailles dans la version drôlatique de l’Ensemble Correspondances.

« Cupid and Death » bien vivant

C’EST TOUJOURS UN PLAISIR de se rendre au Théâtre royal de Versailles, dont l’abondante programmation nous promène cette saison de Grétry à Mondonville en passant bien sûr par Molière et Lully. Cette fois, c’est Cupid and Death, le mask de Matthew Locke et Christopher Gibbons (le fils du célèbre Orlando) qui y fait étape après être passé par Caen, Compiègne, Massy, le Théâtre de l’Athénée à Paris, Rouen et Tourcoing, en attendant d’autres dates dès cet été (en particulier au Théâtre élisabéthain d’Hardelot, étonnante réplique contemporaine d’un théâtre comme en connut Shakespeare).

On sait combien la forme du mask a quelque chose d’hybride, plus encore que l’opéra-comique à la française, que le singspiel allemand ou que la zarzuela espagnole. On est souvent décontenancé en effet par le peu de rapport qui existe entre les airs et les ensembles de The Fairy Queen de Purcell, et la trame dramatique qui en est le support. Le cas de Cupid and Death est un peu différent, et les deux compositeurs ont su donner une cohérence à leur ouvrage en s’appuyant sur le livret plein de fantaisie de James Shirley inspiré (comme les fables de La Fontaine !) par Ésope. La mise en scène de Jos Houben et Emily Watson souligne cette relative unité (relative car le sujet se prête aux débordements les plus fantasques) en nous présentant l’ouvrage comme si une troupe, emmenée par un monsieur Loyal bilingue (Soufiane Guerraoui), était de passage et se faisait un plaisir de nous faire connaître un ouvrage qui n’a d’autre but que de nous distraire. Une fausse improvisation, en somme, qui se révèle particulièrement bien huilée sous son aspect le plus débridé.

L’intrigue est on ne peut plus simple : Cupidon et la Mort échangent leurs flèches et plongent le monde dans le chaos ; les amants meurent, les ennemis s’embrassent, etc. Certes, l’entrée en matière est un peu laborieuse, avec cette longue introduction dialoguée qui nous rappelle ces représentations en français des comédies de Shakespeare dont le texte, truffé de jeux de mots et d’allusions multiples, reste intraduisible et paraît nous échapper. Mais dès que la musique s’invite, élégante, fruitée mais sans grande surprise, le spectacle prend et ne nous lâche plus. D’autant que le jeu sur les langues, la traduction et le nonsense apporte sa part de loufoquerie.

Des boîtes et des flûtes

L’animation de l’ensemble tient au fait que le décor se réduit à peu de choses (quelques éléments en bois figurant des portes, des armoires, des boîtes, des cadres), que des masques et des déguisements de toute sorte permettent de figurer des animaux ridicules ou des guerriers de parodie, et que les musiciens eux-mêmes se déplacent sur la scène. Ils sont neuf : deux violons, deux violes de gambe, un luth, une harpe, un orgue, un virginal (ancêtre du clavecin comme on peut l’entendre dans le merveilleux disque de Trevor Pinnock*), et une flûte à bec (ou plutôt une famille de flûtes), tous emmenés par Sébastien Daucé. Les chanteurs, eux, sont six, et on remarque en particulier Lucile Richardot, qui nous avait fait grande impression dans ce même Théâtre royal à la faveur d’une brûlante Cléopâtre de Berlioz, qui révèle une fois de plus sa personnalité de tragédienne dans le rôle de la Nature, même si la tragédie ici se mêle au burlesque. Un autre moment saisissant, quoique fort bref, est cet ensemble a capella, entonné pianissimo et emmené par Perrine Devillers. On citera aussi Nicholas Merryweather, qui au cours du spectacle se contente longtemps de jouer, embouche à l’occasion un basson pour accompagner des vieillards amoureux (jusqu’à Pierre et le loup, le basson figure toujours le grand-père !), et tout à coup se met à chanter, et plus que bien par-dessus le marché !

Tout ici n’est que simulacre et parodie, même les projections d’ombres chinoises, sur un écran de fortune (on est loin des vidéos pénibles qui envahissent les scènes d’opéra !), mais tout est réjouissant. Il est des moments où le masque devient un joyeux compagnon. Il suffit de l’orthographier mask.

Illustration : photo Alban van Wassenhove

* 1 CD CRD 3350.

Matthew Locke et Christopher Gibbons : Cupid and Death. Avec Perrine Devillers, Lieselot De Wilde, Yannis François, Nicholas Merryweather, Lucile Richardot, Antonin Rondepierre ; Flamma Bennett et Soufiane Guerraoui (comédiens). Ensemble Correspondances, dir. Sébastien Daucé. Jos Houben & Emily Wilson (mise en scène), Oria Puppo assistée de Clémentine Tonnelier (scénographie, costumes et masques), Christophe Schaeffer (lumières). Opéra royal de Versailles, 26 mars 2022.
Prochaines représentations : les 1er et 2 juillet au Théâtre élisabéthain d’Hardelot, le 5 août au Concertgebouw de Bruges, du 29 septembre au 2 octobre à l’Opéra de Rennes, les 5 et 6 octobre au Théâtre de Cornouaille à Quimper.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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