Un enregistrement de mélodies et chansons de Claude Arrieu
Connaissez-vous Claude Arrieu ?
Françoise Masset consacre un disque aux mélodies et aux chansons d’une compositrice qui contribua aussi aux grandes heures de la radio considérée comme un art.
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- 20 février
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LE XXe SIÈCLE ET L’INVENTION DE LA RADIODIFFUSION fut l’occasion pour un certain nombre de compositeurs de s’exprimer, outre leur participation à la vie des concerts et des théâtres lyriques, par la voie des ondes. C’est le cas de Claude Arrieu, née Louise-Marie Simon en 1903, qui étudia notamment, au Conservatoire de Paris, avec Marguerite Long et Noël Gallon (également professeur d’Henri Dutilleux), et se retrouva en compagnie d’Olivier Messiaen dans la classe de Paul Dukas. C’est elle que l’on voit, en bas à droite, assise près de Messiaen, dans une photographie célèbre qui réunit Dukas et ses élèves, parmi lesquels on distingue Elsa Barraine, Yvonne Desportes, Maurice Duruflé, Tony Aubin et quelques autres.
Elle entre en 1935 à la radiodiffusion française où elle occupe un poste de « mélangeur de sons » (on dit aujourd’hui « musicien metteur en ondes ») et travaille en compagnie de Pierre Schaeffer, qu’elle accompagnera également dans l’aventure du Studio d’essai. Pierre Schaeffer se disait volontiers « le parolier de Claude Arrieu » : il écrivit en effet les paroles de La Coquille à planètes, opéra radiophonique dont Claude Arrieu composa la musique. À la radiodiffusion française, on lui confiera dès 1944 le poste de directeur adjoint des illustrations musicales, en compagnie de Dutilleux. Mais ces responsabilités ne l’auront pas empêchée de faire entendre dès 1929 ses Mascarades et son Concerto pour piano et orchestre au Théâtre des Champs-Élysées, et, plus tard, une Sonatine pour flûte et piano (1944, deux ans avant celle de Boulez !), des pièces pour orchestre dont Jeux, reprise par l’Orchestre national de France, le 14 juillet dernier, sous la tour Eiffel, l’opéra Noé ou les opéras-bouffes Cadet Roussel et La Princesse de Babylone. Victime d’un accident de circulation, elle s’est éteinte en 1990 alors qu’elle travaillait à des partitions de musique de chambre.
On ne s’épanche pas
Depuis un premier mémoire de maîtrise soutenu en 1985, Françoise Masset a consacré plusieurs écrits à Claude Arrieu et prépare actuellement un ouvrage de plus vaste envergure. Elle vient par ailleurs d’enregistrer, en compagnie du pianiste Vincent Leterme, une sélection parmi la centaine de mélodies et chansons que nous a laissées la compositrice. Des pages composées sur des poèmes d’auteurs aussi divers que Ronsard, Clément Marot, Verlaine, Louise de Vilmorin, Jean Tardieu, Cocteau, etc., que des chanteurs tels Irène Joachim, Camille Maurane, Catherine Sauvage ou les Frères Jacques ont mises à leur répertoire, et qui proviennent, pour certaines d’entre elles, de musiques de scène (la Chanson de la patience, par exemple, pour une adaptation de Cymbeline de Shakespeare).
Qu’on ne s’attende pas à des mélodies d’une grande effusion : Claude Arrieu choisit la concision (un petit nombre des pages enregistrées dépassent les deux minutes), l’intelligence du texte et la vivacité rythmique (Chanson de la côte, Dépêche-toi de rire). Elle s’aventure rarement dans des contrées douces-amères (À l’envers de ma porte, Adieux), invente une fausse chanson ancienne (La Belle qui viendra), s’abandonne furtivement à un érotisme discret (Chanson de Bélise). Si elle ne convainc pas toujours en s’emparant des textes animaliers de Louise Roudanez dite Loulou, elle réussit le tour de force d’éclairer par sa syntaxe musicale celle de Mallarmé, plus chantournée, dans les huit elliptiques Chansons bas : la troublante Marchande d’herbes aromatiques, avec sa conclusion imprévue, a tout pour séduire, fût-ce le temps d’un instant. Le piano est à l’image de la ligne de chant : vif, cocasse, enjoué, même si les Clowneries, exceptionnellement, font entendre des intermèdes pianistiques débridés entre les strophes.
Le jouer et le chanter
Françoise Masset, dont on connaît l’art de diseuse et le sens de la miniature théâtrale, donne la vie à toutes ces pages avec une conviction réjouissante. Elle met beaucoup de drôlerie dans les « ah » de Ah bien c’est du joli, glisse ce qu’il faut de drame dans L’Orgue. Une page comme Guitare suffirait à résumer l’art la chanteuse, qui donne une couleur à chaque mot (l’exaltation sur « une fois », la gouaille sur « ménage ») et passe du métal à la soie sur le « tuera » final, le tout bien sûr sans jamais souligner l’effet. Et on notera que la Chanson de Marianne est ici donnée sous la forme d’un duo avec le baryton Didier Henry.
Cette musique peut parfois évoquer Poulenc, Satie, Manuel Rosenthal, voire Joseph Kosma (il est vrai que le texte d’Am stram gram est écrit par Lise Deharme dans une veine qui sera plus tard celle de Prévert). Et si la frontière entre mélodie et chanson ne va pas de soi chez Claude Arrieu, on en dira autant des six pièces pour piano seul qui étoffent cet enregistrement. Des Études-Caprices à La Toile d’araignée en passant par la Barcarolle et le Nocturne (ces deux dernières pages faisant partie d’un recueil intitulé Quatre pièces pour les intermèdes radiophoniques), elles illustrent toutes la même veine allante, légère, on ne peut plus éloignée du pathos. Vincent Leterme est ici un complice enjoué de Françoise Masset, et nous offre à la toute fin une petite surprise qui est bien dans l’esprit familier, ému avec pudeur, du disque tout entier.
Claude Arrieu : Mélodies et chansons. Françoise Masset, mezzo-soprano ; Vincent Leterme, baryton ; avec la participation de Didier Henry, baryton. 1 CD Maguelone MAG 59.



