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Critiques / Théâtre

Comment de le dire ? de Josep M. Benet I Jornet

par Gilles Costaz

Visite nocturne d’un professeur à l’une de ses étudiantes

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Hervé Petit et sa compagnie défendent obstinément le théâtre du Catalan Josep M. Benet I Jornet ; on ne le connaît pas assez en France, bien que certaines de ses pièces soient éditées ; il n’a pas atteint chez nous la notoriété de son compatriote Sergi Belbel – un auteur fort différent de lui. Benet I Jornet n’écrit pas dans l’air du temps, dans la satire, le caustique qui dominent le répertoire actuel. Il y a chez lui quelque chose de plus grave, de plus secret, et même de plus âpre. Dans Comment le dire ? un professeur d’université déboule un soir, sans prévenir, chez son étudiante préférée qui l’a pourtant moqué assez méchamment devant les autres participants aux cours. Celle-ci l’apprécie beaucoup, en réalité, mais veut maintenir une distance et protéger sa vie privée. Le prof, âgé, pourrait être poussé par le démon de midi mais comment savoir ? Il ne parvient pas à parler, à trouver ses mots, à prendre un chemin logique où lui, l’intellectuel, saurait être clair. Il fait du surplace, s’embrouille. En fait, il a deux choses à dire, l’une qu’on peut exprimer, l’autre qu’on peut à peine sortir de soi tant elle met à mal la conscience. On voit qu’en matière de visite nocturne d’un enseignant à l’une de ses élèves, l’on est loin d’Oleanna de David Mamet qui, à partir d’une situation similaire, se préoccupe de la vérité et du mensonge sur le thème du harcèlement sexuel.
L’écriture de Josep Benet I Jornet peut, parfois, faire penser à celle de Pirandello : elle tourne en rond, en cercles progressifs, dans la douleur et la quête d’un mystère. Mais le Catalan ne soutient aucune théorie, à la différence du Sicilien. Après avoir mis en place quelques fausses pistes il tisse des toiles et jette des lumières là où il n’y a pas d’évidence. C’est un théâtre étrange, qui peut déconcerter, n’a pas de rapport avec la brillance habituelle, trace des lignes sinueuses dans une logique de la gravité qui a, comme en physique, sa pesanteur. On peut refuser cette descente en eaux troubles sans humour, mais on peut aussi en adorer l’ambiguïté, le goût des incertitudes qui renvoient à un sentiment tragique de la vie détruisant souterrainement les codes sociaux et les espoirs des aventures personnelles. La mise en scène de Béatrice Laoût est d’un grand et parfait dépouillement : elle tient les personnages le plus souvent à distance et leur donne à chacun leur force pleine. Même quand ils se rapprochent et qu’ils se touchent, ils sont deux mondes opposés, deux îles désertes partageant diffcilement le même océan. Hervé Petit, dans le rôle du professeur, est d’une folle intensité souffrante, se déplaçant comme un athlète empêché, un discoureur qui a perdu la facilité du discours et lutte contre lui-même un voile dans la voix. La même qualité de jeu se retrouve dans l’interprétation du rôle de l’étudiante par Elsa Dupuy, qui traduit tour à tour la jeunesse, la détente, le bien-être de la femme amoureuse, la résistance policée et, sous tant de douceur, une puissance qui va se désintégrant. Voilà un très beau spectacle d’opacité et de clarté mêlées.

Comment le dire ? de Josep M. Benet I Jornet, traduit du catalan par Hervé Petit, mise en scène de Béatrice Laoût et Hervé Petit, scénographie et costumes de Caroline Mexme, création sonore de Béatrice Laoût, lumière de William Orrego Garcia, avec Elsa Dupuy et Hervé Petit.

Théâtre de Nesle, 21 h, tél : 01 46 34 61 04, www.theatredenesle.com, jusqu’au 31 mars. (Durée : 1 h 15).

Photo DR.

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