Weinberg et Chostakovitch à Radio France du 14 au 21 novembre

Chosta-Weinberg, une amitié musicale

L’Orchestre philharmonique de Radio France entrelace les musiques de Mieczysław Weinberg et Dimitri Chostakovitch, qui eut la générosité de soutenir son ami et cadet.

Chosta-Weinberg, une amitié musicale

C’EST UN CYCLE DE TROIS CONCERTS SYMPHONIQUES, augmenté d’un programme de musique de chambre, qu’ont imaginé les membres de l’Orchestre philharmonique de Radio France pour célébrer la singulière amitié qui lia Dimitri Chostakovitch (1906-1975) et le beaucoup moins illustre Mieczysław Weinberg (1919-1996). Ce dernier fut l’ami du premier, mais on ne connaît guère que son opéra La Passagère, représenté ici et là depuis quelques saisons. Chostakovitch fit tout pour défendre son cadet, ce qui est rare dans un monde où la compétition des égos fait rage, sans que pour autant que Weinberg eût été à proprement parler l’élève de Chostakovitch. Dimitri favorisa l’installation à Moscou de Mieczysław, œuvra pour que sa musique fût jouée, protesta auprès de Beria lorsque Weinberg fut arrêté en 1953 parce qu’il était juif (la mort de Staline, la même année, accéléra sa libération). L’un et l’autre, preuve de leur complicité, se dédièrent plusieurs de leurs partitions.

On l’a compris : tout comme celle du camarade Chosta, la musique de Weinberg s’inscrit dans un contexte atroce où guerre, communisme, totalitarisme, antisémitisme, censure, surveillance, etc. font partie du décor et de la vie quotidienne. On sait que bien des artistes, bien des intellectuels, bien des anonymes également, se couchaient en prenant la précaution de ranger sous leur lit une valise pourvue du nécessaire, au cas où les agents du NKVD (ancêtre du KGB) viendraient frapper à leur porte au petit matin pour les emmener en prison ou les envoyer dans un camp.

Donner la clef

Nous avons assisté au dernier des quatre concerts de l’Orchestre philharmonique de Radio France juxtaposant les œuvres des deux musiciens. Tout commence par la quatrième suite du vaste ballet La Clef d’or, inspiré à Weinberg par un classique de la littérature soviétique pour les enfants : huit pages légères, colorées, qui nous permettent de goûter la virtuosité des bois du Philhar, en particulier le hautbois d’Olivier Doise, merveilleux musicien qu’on entend toujours avec joie, et lr basson de Jean-François Duquesnoy.

Le Deuxième Concerto pour piano de Chostakovitch, donné en août dernier dans le cadre du Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, ne nous avait pas bouleversés. Cette fois, sous les doigts d’Andrei Korobeinikov, c’est tout autre chose : la douceur du touché du soliste fait merveille dans l’Andante, qui s’enchaîne à un Allegro final martelé, que le pianiste russe aborde avec un aplomb rythmique impeccable, qualité nécessaire à cette page redoutable qui interdit tout rubato. La baguette énergique et précise de Mirga Gražinytė-Tyla (à la tête également des deux précédents concerts symphoniques du cycle, précisons-le) fait merveille.

Des débats plus staliniens que byzantins

Suit une cantate parodique de Chostakovitch, Raïok antiformaliste, qui raille les débats aussi vains que stériles qui marquèrent l’année 1948 au cours de laquelle le perfide Andreï Jdanov, après avoir accablé les écrivains deux ans plus tôt, condamna plusieurs compositeurs coupables de « formalisme », c’est-à-dire d’une manière d’écrire ne répondant pas aux canons du réalisme socialiste. Restée par prudence dans les tiroirs de Chosta jusqu’en 1968, cette cantate ne fut créée qu’en 1989, à Moscou. À Radio France, elle met en scène, outre l’orchestre, un récitant (le comédien François Chattot), un chanteur (Alexander Teliga, qui incarne de manière parodique les partisans, successivement, de la musique dite « réaliste », de la musique « formaliste » et de l’imitation prudente des classiques) et le chœur de Radio France, éparpillé dans le public, qui réagit, applaudit, commente, avant que certains de ses membres, mais aussi des musiciens, mais aussi Mirga Gražinytė-Tyla elle-même, soient arrêtés par les autorités socialistes et envoyés au goulag. Ou comment il faut se méfier comme de la peste des gouvernements qui prétendent décréter ce qui est beau ou non, ce qui est de l’art ou non, ce qui correspond à l’orthodoxie du moment ou non. La musique de Chostakovitch ne va pas chercher très loin : elle est délibérément simpliste et multiplie les citations.

La treizième heure

Le grand moment du concert était constitué par la création de la Treizième et dernière symphonie de Weinberg. Création, car cette œuvre, achevée en 1976, n’avait jamais été jouée du vivant du compositeur, ni à titre posthume. Il s’agit d’une partition d’un seul tenant, qui commence dans un climat désolé : les cordes seules puis les bois installent une ambiance morbide, avant que peu à peu monte la tension et que tout semble se disloquer dans des glapissements des cors et de la clarinette. Peu à peu tout s’éteint, les timbres s’éparpillent, jusqu’à ce que la harpe, puis les harmoniques de deux violons solitaires ramènent la musique au silence.

Âpre et douloureuse, cette symphonie n’a rien d’un poème symphonique et ne ressemble pas davantage à la Septième de Sibelius, elle aussi conçue d’un seul tenant ; l’influence de Chostakovitch, voire celle de Prokofiev ou de Mahler, n’est plus qu’un souvenir. On tient là une œuvre singulière, qu’on aimerait désormais voir inscrite à l’affiche des concerts, tant la violence et la nostalgie qu’elle exprime nous saisissent, tant également les différents pupitres de l’orchestre sont sollicités pour nous dire toute la douleur qui habitait Weinberg, un compositeur qu’il n’est désormais plus possible de méconnaître. L’Orchestre philharmonique de Radio France et Mirga Gražinytė-Tyla ont fait ici figure de pionniers.

Illustration : Chostakovitch et Weinberg en 1972 ; au fond Olga, l’épouse de Weinberg. Photo fournie par Rommy Persson, dr : Olga Rakhalskaïa

Mieczysław Weinberg : La Clef d’or, suite n° 4 - Dmitri Chostakovitch : Concerto pour piano et orchestre n° 2 en fa majeurRaïok antiformaliste - Mieczysław Weinberg : Symphonie n°13 (création mondiale). Alexander Teliga, basse ; Andrei Korobeinikov, piano ; François Chattot, récitant ; Chœur de Radio France (dir. Edward Ananian-Cooper), Orchestre philharmonique de Radio France, dir. Mirga Gražinytė-Tyla. Maison de la radio et de la musique, 21 novembre 2025.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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