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Critiques / Théâtre

Choses vues de Victor Hugo

par Gilles Costaz

Le fantôme des palais et le flâneur des rues

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« Pas de musique sur mes vers », disait Hugo. Mais du jeu, de la chair, toutes les inflexions de la voix, des images, oui. Dans cette perspective de passage de la page à la scène, où l’on a intégré quand même un peu de Bach mais comme un tambourinement supérieur, Christophe Barbier, en tant qu’initiateur et anthologiste du spectacle, et Stéphanie Tesson, dans le rôle du metteur en scène, ont mis en pot-pourri (mais c’est un festin théâtral) un certain nombre de pages choisies dans Choses vues, cette somme d’annotations pressées, griffonnées avec génie de 1830 à 1885. Est-ce un récital, un cabaret, une promenade, une visite, un long flash-back, du spiritisme, un tourniquet d’estampes ? C’est une errance libre, dans le désordre du temps, où tous les Hugo s’expriment et se répondent : le piéton de Paris, l’homme politique, l’ennemi de la peine de mort, l’ami des puissants devenant l’ami des pauvres, le fou des femmes, le cultivateur de pensées profondes et le lanceur de phrases à peine formulées, le cinglé des sonorités, le reporter à l’oeil canon (quand il ne dessine pas, il cadre et donne à voir à coups de phrases rapides)…
Marguerite Danguy des Déserts, pour son décor dans les entrailles du Poche (au sous-sol), a imaginé une sorte de forêt, ou de faubourg, où des dessins et des manuscrits de Hugo se détachent dans le clair obscur. Les deux acteurs, Christophe Barbier et Jean-Paul Bordes, s’y croisent, s’y rejoignent, se séparent, comme des vagabonds de l’Histoire, heureux d’attraper ce verbe si fraternel, si enivré de ses formules et si moqueur. En costume élégant, d’un noir lustré, tel un pair au parlement d’alors, Christophe Barbier paraît et disparaît. C’est aussi Musidora dans un film de Feuillade : il glisse entre les doigts et nos paupières. Il dit les textes dans une douceur admirative, d’une voix nette et pourtant rêveuse. Ce journaliste-acteur n’a jamais été aussi juste. Il est, là, dans l’une de ses passions de sa vie : Hugo, fantôme des palais et flâneur de la rue.
Jean-Paul Bordes assure d’autres visages de l’auteur ou d’autres personnages que sa plume projette. Il porte une vareuse de tissu noir, il est plus proche du peuple. Il est athlétique, puissant, émerveillé. Avec ce grand comédien aussi intense dans le chant poétique que dans le coup de poing pamphlétaire, les mots vibrent et, en nous, résonnent en chants intérieurs. (On s’épatera aussi de sa capacité à écrire en même temps les mots à l’endroit et à l’envers !)
Hugo a toujours fonctionné sur l’antithèse : le bien et le mal, Dieu et le diable, le laid et le beau, Valjean et Thénardier, Esmeralda et Quasimodo ! Ce duo d’interprètes est une antithèse mais fonctionne, grâce à la mise en scène et au choix des textes, comme une différence qui mène sans cesse à l’accord et à l’harmonie. Avec ses craquements et ses glissandos, cela tient comme une cathédrale debout après l’incendie !

Choses vues de Victor Hugo, adaptation théâtrale de Christophe Barbier, mise en scène de Stéphanie Tesson, décor de Marguerite Danguy des Déserts, costumes de Corinne Rossi, lumière de François Loiseau, assistanat d’Emilie Chevrillon, musique de Jean-Sébastien Bach enregistrée par Chantal Stigliani, avec Jean-P aul Bordes et Christophe Barbier.

Poche-Montparnasse, 21 h, tél. : 01 45 44 50 21. (Durée : 1 h 20). Le texte de l’adaptation a paru à L’Avant-Scène Théâtre, collection Quatre-Vents.

Photo Alejandro Guerrero.

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