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Critiques / Théâtre

Choeur des amants de Tiago Rodrigues

par Véronique Hotte

L’amour et le temps qui passe

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Avec Choeur des amants, Tiago Rodrigues - artiste portugais de renommée internationale, comédien, auteur et metteur en scène, directeur à venir du Festival d’Avignon - recrée sa première pièce - un récit exalté, bref et bouleversant -, écrite en 2007 et complétée, treize ans plus tard.

Choeur des amants est le récit lyrique de deux êtres qui s’aiment confrontés à une situation d’urgence. Alors que le jeune femme manque d’air et étouffe littéralement, que l’oxygène vient à lui manquer, une course contre-la-montre s’engage : question de vie ou de mort. Vivra-t-elle ou non ?
On pense à plusieurs reprises que c’en est fini mais ce pressentiment est à chaque fois dépassé.

Les voix des deux amants se répondent ou parlent en un choeur orchestré intuitivement, pour rendre compte d’un temps insoutenable, des moments d’incertitude et d’urgence qui fraient avec l’effroi - les aléas de l’existence qui font que, d’un coup, la vie échappe et s’enfuit depuis qui même l’agrippe, à toutes forces. Expérience ultime : être confronté à la mort de l’autre comme à la sienne propre, quand le temps s’arrête pour inaugurer une autre ère, insoupçonnée, non voulue, éludée.

Les paroles s’entrechoquent et fusent dans le vertige, traduisant la panique et le chaos : course folle jusqu’aux urgences de l’hôpital, le souffle court au propre, pour l’une et au figuré, pour l’autre :

« Tant de temps gaspillé et maintenant le temps me manque pour arriver à l’hôpital le temps s’évanouit l’oxygène s’évanouit je vois de plus en plus mal la lumière s’évanouit on y est presque il ne reste plus de temps »

Cette femme et cet homme jeunes - les amants - battant dans la vie d’un même coeur, retracent leur histoire en choeur - même tonalité, même rythme et même texte, si ce n’est que Lui, en charge initiale de la narration emploie le pronom « Elle » pour décrire les faits et gestes de sa compagne, tandis qu’elle-même, déclamant une parole identique et similaire, emploie le « je ».

Ce chevauchement verbal - polyphonie instinctive et immédiate - crée des variations dans la répétition, des respirations salutaires et salvatrices dans lesquelles du jeu et de la vie peuvent s’introduire, ouvrant des possibilités autres, en racontant simultanément leur version respective à la fois identique et légèrement différente de la même histoire - voix juxtaposées, récits entremêlés. Les points de vue sont autres - « elle » n’est pas « je », « il » n’est pas « lui » -, insaisissables.

Elle rêverait plutôt d’un « putain de jardin » alors que lui préfère un balcon. Quand il faut se lever la nuit pour donner le biberon au bébé, l’amant aurait tendance à laisser passer son tour, malgré lui. Les années passant, il iront jusqu’à se séparer un temps, avant de revenir encore l’un vers l’autre.

Les deux amants font un récit à la fois sommaire et plein, élémentaire et engagé, de leurs jours qui passent - rituels quotidiens, états d’âme et émotions approximatives et aléatoires, dans un flux oratoire continu à l’intérieur duquel leurs propres paroles se superposent face au spectateur.

La vie n’inspire et n’expire que dans ces mouvements approximatifs et aléatoires, des dissonances bienheureuses, qui, s’introduisant entre les mots, influent de l’énergie aux deux personnages.

L’existence va pouvoir continuer, mais selon une saveur et un goût autres, inscrits dans le présent. Tiago Rodrigues enrichit l’oeuvre initiale d’un texte poétique où les amants sont présents, treize ans plus tard, dispensant regrets et souvenirs, peur du temps qui passe et rapport neuf au monde.

Une leçon dans l’épreuve : savoir prendre le temps et le goûter dorénavant à chaque instant. Quand tout est remis en cause, quand tout bascule, les pensées s’enchaînent et l’on voit sa vie défiler, et l’on se surprend en même temps à penser que la mémoire sélectionne tel souvenir plutôt que tel autre, les choses futiles et banales prenant en définitive bien trop de place dans les vies.

Revient en leitmotiv le film Scarface (1983) de Brian De Palma avec Al Pacino que les deux ne voient jamais jusqu’à la fin… avec la mise à mort des gangsters : serait-ce un acte manqué ?

Prendre un café, agrafer des papiers, lire des journaux, payer des factures, telle est la vie qui va. Et la qualité existentielle enfin ressentie fait naître le désir de renouer sans rechigner avec la banalité - monotonie d’habitudes et de rituels élémentaires, instants oubliés dès que vécus.

Et pour revenir à ces instances de l’existence, on se raccroche encore à la force vitale de l’amour.

Un spectacle délicat et intense à l’émotion vibrante grâce à l’interprétation virtuose de David Geselson et d’Alma Palacios, de si belles personnes, et un éloge non seulement de l’amour, mais du théâtre, de l’échange verbal et de la musicalité de la vie dans l’écoute même de l’autre et de soi.

Choeur des amants, texte (traduction Thomas Resendes, éditions Les Solitaires Intempestifs) et mise en scène de Tiago Rodrigues. Avec David Geselson et Alma Palacios. Scénographie Magda Bizarro et Tiago Rodrigues, lumières Manuel Abrantes, costumes Magda Bizarro.
Spectacle vu le 5 mai au Canal - Théâtre du Pays de Redon, Scène conventionnée d’intérêt national / art et création pour le théâtre, place du Parlement - Redon (Ile-et-Vilaine). Du 9 au 12 mai, La Soufflerie Rézé (Loire-Atlantique). Le 17 mai, Théâtre de L’Eclat Pont-Audemer (Eure). Les 23 et 24 mai, Festival Théâtre en Mai Dijon (Côte-d’Or). Les 31 mai et 1er juin, Espace 1789 Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Les 7, 8 et 9 juin Théâtre National de Nice (Alpes-Maritimes).
Crédit photo : Filipe Ferreira

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