Paris, Théâtre Labruyère

Cher Menteur de Jerome Kilty

Deux monstres sacrés

 Cher Menteur de Jerome Kilty

L’art de ne pas s’aimer est aussi développé que l’art d’aimer. George Bernard Shaw et l’actrice Beatrice Stella Campbell, en ont fait une belle démonstration en s’adorant pendant quarante ans et en s’invectivant régulièrement, pour ne jamais tomber dans les bras l’un et de l’autre et en menant des vies parallèles. L’auteur anglais Jerome Kilty a habilement mis en pièce leur correspondance, et cette comédie a été souvent jouée. Ne date-t-elle pas des années Cocteau, puisque le poète d’Orphée en a fait l’adaptation ? Le texte est passionnant parce qu’il nous fait entrer au cœur du théâtre, là où la vie privée et la vie artistique s’entremêlent délicieusement – et dangereusement. Beatrice Stella Campbell sera l’interprète de la petite marchande de fleurs de Pygmalion mais les répétitions se passeront mal, et ce triomphe sera un échec cuisant dans la relation des deux personnages…

Régis Santon a monté cet échange de lettres comme une véritable action. Les deux monstres sacrés se frôlent, s’adressent passionnément l’un à l’autre et leurs deux décors ne les empêchent pas de se rencontrer comme sur une seule et même scène. Marcel Maréchal n’a certainement rien de commun avec Bernard Shaw. Il l’incarne à sa manière, goûteuse, amuseuse, féline : c’est un vif plaisir de retrouver ce grand acteur livré à la seule jubilation de jouer, hors des mises en scène qu’il faisait lui-même (et que nous ne critiquons pas, beaucoup sont historiques). Là, on le sent tel un enfant plus très jeune et toujours amusé, coupant ses phrases de son intonation belle et inattendue. Francine Bergé, en femme 1900, depuis sa perruque volumineuse jusqu’à ses robes corsetées, sait marier le charme et la sévérité. Si son texte est moins virtuose que celui de Shaw, l’homme des formules, elle est dans le jeu toute en subtilités et en éclats. Elle est à la fois la femme qui fait des scènes théâtrales avec volupté et celle qui vit des scènes intimes avec douleur. Un régal.

Cher Menteur de Jerome Kilty d’après la correspondance de Beatrice Stella Campbell et Bernard Shaw, traduction de Jean Cocteau, mise en scène de Régis Santon, costumes de Catherine Gorne Achdjian, lumière de Laurent Béal, avec Francine Bergé et Marcel Maréchal. Théâtre La Bruyère, tél. : 01 48 74 76 99, 19 h, jusqu’au 3 novembre. (Durée : 1 h 10).

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A propos de l'auteur
Gilles Costaz
Gilles Costaz

Journaliste et auteur de théâtre, longtemps président du Syndicat de la critique, il a collaboré à de nombreux journaux, des « Echos » à « Paris-Match ». Il participe à l’émission de Jérôme Garcin « Le Masque et la Plume » sur France-Inter...

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