Opéra National de Paris - Bastille jusqu’au 27 septembre 2012

Capriccio de Richard Strauss

Philippe Jordan et Mikaela Kaune illuminent la reprise de la subtile « conversation en musique » staussienne

Capriccio de Richard Strauss

Retour réussi de la « friandise pour gourmets culturels » de Richard Strauss dans les ors et velours du Palais Garnier, un écrin qui lui va comme une seconde peau. Mise en scène par Robert Carsen, cette production d’humour et de délicatesse née en 2004 avait été le cadeau d’adieu de Hugues Gall qui dirigea pendant dix ans la maison d’opéra parisienne.

Pour Richard Strauss, le duel musico-littéraire de Capriccio fut également le dernier ouvrage lyrique dont il signa partiellement le livret. Un joyau de légèreté et de mélancolie dont la gestation dura plus de huit ans. Le sujet lui fut suggéré par Stefan Zweig, son librettiste, qui avait déniché ce juteux duel entre la parole et la musique dans un opéra parodique qu’Antonio Salieri, le rival de Mozart, avait composé sur un livret de l’abbé Casti.

Avatars et ébauches

C’était en 1934, l’Allemagne venait de changer de politique, et le poète pacifiste juif qu’était Zweig fut rapidement radié de la liste des personnalités fréquentables par le Troisième Reich. Sa collaboration avec Strauss se poursuivit pourtant, ils croyaient l’un et l’autre, comme beaucoup, que cet éclat de folie ne durerait pas et que bientôt, comme l’écrivit Strauss « le monde aura pris un autre visage ». Capriccio connut dès lors une suite d’avatars et d’ébauches auxquelles Zweig participa sous la signature de Joseph Gregor, un confrère autrichien.
La Gestapo, interceptant tous les courriers postaux, découvrit les liens entretenus par Strauss avec Zweig. Le compositeur fut démis de sa fonction de Président de la Chambre de Musique. Il continua cependant de composer et de diriger sous le régime nazi. Stefan Zweig émigra au Brésil.

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Capriccio, remanié par le chef d’orchestre Clemens Krauss et le compositeur fut créé à Munich en 1942. L’année où fut votée la solution finale. L’année où Stefan Zweig mit fin à ses jours.

Parole ou musique ?

Le monde de Capriccio est resté celui d’une délicieuse frivolité, un combat des choses de l’esprit. « Prima la musica e poi le parole » de l’abbé Casti devenu « prima la musica dopo le parole » chez Richard Strauss questionne l’essence de l’opéra. Qu’est ce qui prime dans un drame ou une comédie lyrique ? La parole ou la musique ? Quelle place occupe les silences de l’amour ? Comment s’y prendre pour faire chanter la langue et parler la musique, comme le demandait Jean-Jacques Rousseau ?

Nous sommes dans un château en région parisienne en un temps où l’on avait le temps de se poser ces sortes de questions, de faire la cour à une belle, d’hésiter entre deux prétendants, entre deux priorités dans le processus de la création. Un directeur de théâtre qui est aussi metteur en scène est omniprésent. Il régente tout et tout le monde. Il engage la star de l’époque (la Clairon), des chanteurs italiens, une danseuse… Le poète Olivier écrit, le musicien Flamand compose, la comtesse se laisse griser et courtiser. Elle devra avoir le dernier mot. Trancher Elle n’en dira rien. « Madame est servie » annonce le maître d’hôtel. Le rideau tombe. Strauss nous laisse le soin de décider. Ultime révérence pour une « conversation en musique » où la vérité du texte se fond dans la vérité de la musique, union sacrée des éléments inséparables de la création lyrique.

Strauss fait cependant démarrer son « caprice » par de la musique pure, un sextuor à cordes d’une douceur mélancolique où la parole n’a pas de place, puis il laisse les dialogues scintiller comme des pépites avant de les enrober dans la vigueur de ses sonorités. Jusqu’au final éblouissant qui inonde comme une averse un soir d’été. Philippe Jordan, le directeur musical de l’Opéra de Paris, fait siennes ces ondées et en fait superbement jaillir l’énergie irisée.

Magie intacte de la mise en scène et distribution inégale

La mise en scène de Carsen a conservé toute sa magie. A la fois inspirée et habile dans le décor de Michael Levine d’une sorte de théâtre dans le théâtre, à la fois lieu d’apparat et de labeur, avec ses coulisses et le trou du souffleur d’où surgit le bonhomme qui s’était endormi à la tâche et que tout le monde a oublié.

Distribution inégale : Le Danois Bo Skovhus qui avait déjà chanté le comte en … 1973 (avec Felicity Lott), a égaré au fil des ans l’impact de son timbre de baryton et la maîtrise de son jeu d’acteur. Il gesticule beaucoup. La mezzo Michaela Schuster, timbre acide et diction brouillonne, fait regretter la magnifique Anne-Sofie von Otter qui avait sublimé le personnage de la Clairon en 2004. Joseph Kaiser et Adrian Eröd, le ténor compositeur et le poète baryton, occupent leurs rôles sans faux pas et sans surprise. Peter Rose, basse anglaise, rondeur bouffe, semble avoir été taillé pour La Roche, le tonitruant directeur de théâtre. Il en a la faconde, la voix et la clarté d’une diction perlée.

Après Renée Fleming et Solveig Kringelbornn la soprano allemande Mikaela Kaune prend la relève dans le rôle clé de la comtesse. Elle en a l’élégance discrète, le timbre ensoleillé qui prend peu à peu de l’ampleur et des couleurs, jusqu’à éclater en une sorte de feu d’artifice dans ce final grandiose où les cintres se lèvent un à un jusqu’à s’ouvrir sur une perspective qui file vers l’infini.

Capriccio de Richard Strauss. Orchestre de l’opéra National de Paris, direction Philippe Jordan, mise en scène Robert Carsen, décors Michael Levine, costumes Anthony Powell, lumières Peter Van Praet et Robert Carsen, chorégraphie Jean-Guillaume Bart. Avec Michaela Kaune, Bo Skovhus, Joseph Kaiser, Adrian Eröd, Peter Rose, Michaela Schuster, Ryland Davies, Barbara Bargnesi, Manuel Nunez Camelino, Jérôme Varnier, Laura Hecquet .

Opéra Bastille, les 8, 11, 13, 19 , 22, 25, 27 septembre à 19h30, le 16 à 14h30

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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