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Critiques / Théâtre

Britannicus de Racine

par Caroline Alexander

Racine, version polar

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L’ivresse du pouvoir : le titre de l’un des derniers films de Claude Chabrol pourrait servir à ce Britannicus mis en ébullition par la comédienne et metteur en scène russe Tatiana Stepantchenko, une production née à Valenciennes qui vient de s’installer dans le petit théâtre de l’Atalante avant de prendre la route pour une tournée. Ivres de pouvoir sont en effet Agrippine, tireuse de ficelle dévorée d’ambition et son fils Néron, l’empereur encore balbutiant qu’elle voudrait dominer à jamais mais qui, amoureux pour la première fois, va couper l’infernal cordon ombilical et devenir, de crime en crime, le monstre incendiaire de Rome.

C’est la deuxième grande tragédie de Racine et la première à prendre pour sujets et toile de fond les personnages et les mythes de l’antiquité. Un règlement de compte en cinq actes serrés, de l’aube à la nuit, en unité de temps et de lieu et mis en musique verbale sur des portées de douze pieds. Toute la puissance de la tragédie est ramassée dans ces alexandrins qui se lisent et s’écoutent comme une partition. Cette violence intérieure qui transforme les syllabes en lames assassines est la marque de fabrique racinienne, un état mental et physique que Roland Barthes sut si bien analyser et Antoine Vitez transmettre et transfuser aux comédiens qu’il dirigeait.

Grandie dans le chaudron de Anatoli Vassiliev et Maria Knebel, descendants de Stanislavski, l’homme qui rénova l’art de jouer en Russie, Tatiana Stepantchenko est imprégnée et imprègne tout ce qu’elle joue ou met en scène, des principes de la fougue et de l’énergie. Une énergie incandescente qui débusque les violences intérieures et les fait à la fois imploser et exploser. Ce qui, dans sa lecture de la tragédie racinienne, la transforme en une sorte de roman frénétique, une course d’intrigues où les coups les plus bas sont permis. Les ressorts les plus secrets, les machinations les plus perverses, les fourberies, les trahisons prennent corps autant que verbe. Néron et Agrippine forment un couple freudien où le fils reste attaché comme un amant à sa mère aimée et haïe. Le temps de s’en débarrasser et de grandir.

Un film en gros plans

Du grand plateau du Phénix de Valenciennes à l’intimité du petit Atalante, le transfert ressemble à un film dont il ne resterait que les gros plans. La proximité des spectateurs avec les acteurs est telle qu’ils pourraient se toucher. Dans la précipitation des événements de la tragédie, les premiers se trouvent en position de voyeurs entrés par effraction dans une société qui ne contrôle plus ses impulsions et les seconds en bêtes traquées par leur destin.

Gris bleuté, un jeu de rideau délimite les espaces, joue sur des transparences qui dénoncent les espionnages divers. Claire Mirande, diction claire et nerfs à fleur de peau, incarne une Agrippine survoltée, Jacques Allaire, ramène Néron à un stade infantile, chenille ondoyante qui peu à peu se transforme en papillon de mort, Mathias Maréchal lui oppose un Britannicus jeune chien, plein de santé et d’espérance. Damien Remy, Narcisse et Letellier font de Burrhus et de Narcisse des seconds couteaux qui rasent les murs.

On est un peu au cinéma. Seule une Russe passionnée pouvait oser tourner Racine en version de polar noir.

Britannicus de Racine, mise en scène Tatiana Stepantchenko, scénographie et costumes Marina Filatova, lumières Laurent Deconte. Avec Claire Mirande, Jacques Allaire, Mathias Maréchal, Magaly Godenaire, Damien Remy, Laurent Letellier, Catherine Mongodin .

L’Atalante, jusqu’au 17 octobre à 20h30, le samedi à 19h et dimanche à 17h

01 46 06 11 90 – www.theatre-latalante.com

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