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Critiques / Opéra & Classique

Apologie du monstre

par Christian Wasselin

Couronnement du cycle de concerts organisé par la Philharmonie de Paris à l’occasion du cent-cinquantième anniversaire de la mort de Berlioz, un « concert monstre » éclatant a permis d’entendre la Symphonie funèbre et triomphale interprétée avec faste.

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ON A LONGTEMPS FAIT PASSER BERLIOZ pour le musicien de la démesure, sur la foi de quelques œuvres comme le Requiem ou le Te Deum, qui nécessitent en effet des effectifs hors norme, sur la foi également de concerts réputés extravagants comme ceux donnés par le compositeur au Palais de l’industrie en 1844, ou au Cirque-Olympique, sur les Champs-Élysées, l’année suivante. En réalité, les deux partitions pré-citées convoquent un grand nombre d’exécutants pour frapper l’imagination et pour permettre des alliages de timbres inouïs ; quant aux concerts, ils montrent combien Berlioz aimait là aussi expérimenter, c’est-à-dire éprouver l’acoustique et tenter des lieux qui iraient au-delà de la salle de concert. Dans ce domaine comme dans celui de la composition, Berlioz ne cesse de chercher, d’explorer, d’innover : il a tout d’un inventeur. C’est la raison pour laquelle il serait impossible d’imaginer une salle ou un théâtre unique dans lequel toute sa musique se ferait entendre ; il faudrait au contraire un lieu qui puisse se métamorphoser en fonction de chaque œuvre-prototype.

Le concert imaginé par François-Xavier Roth, le 24 juin, avait pour vocation de retrouver cet esprit. Il a permis d’entendre un certain nombre de pages de Berlioz rarement jouées, avec les effectifs ad hoc, et ce à la Philharmonie de Paris, mais une Philharmonie modifiée : tous les sièges du parterre ayant été enlevés, les pupitres d’un orchestre, au pied de la scène, nous laissaient supposer que la Symphonie funèbre et triomphale serait donnée dans sa version la plus aboutie.

Une seule et même voix

Le concert commence avec L’Impériale, d’une grandeur impétueuse, avec ses cordes nerveuses et sa péroraison soutenue par les tambours. Le vaste chœur (voir plus bas sa composition) et l’orchestre, non moins imposant, réuni autour des musiciens des Siècles, font merveille. Suit le Chant des chemins de fer, créé à Lille en 1846 à l’occasion de l’inauguration des chemins de fer du Nord. Les paroles de Jules Janin sont ce qu’elles sont (« Des merveilles de l’industrie / Nous les témoins il faut chanter / La paix, le roi, l’ouvrier, la patrie / Et le commerce et ses bienfaits »), mais elles témoignent d’un optimisme saint-simonien inoxydable ; surtout, la musique est riche d’imprévus et de difficultés rythmiques, par exemple quand le chœur, divisé, s’exclame sur un tempo rapide « Le peuple accourt de toutes parts » ou quand, moment suspendu, les voix murmurent dans une atmosphère recueillie, comme une seule et immense voix, « Que dans les campagnes si belles ». Le compositeur prend là le prétexte de la commande pour faire œuvre réellement personnelle.

Berlioz n’a pas laissé d’orchestration pour Le Temple universel, mais Bruno Messina en a commandé une à Yves Chauris, laquelle a été créée en 2018 au Festival de La Côte-Saint-André. Sobre, efficacement colorée et dépourvue d’effets superflus, elle est reprise à la Philharmonie de Paris, le chœur chantant en français d’abord, en anglais ensuite, puis dans les deux langues superposées, comme le souhaitait Berlioz. Le texte de Jean-François Vaudin dit en substance : « La liberté se lève sur le monde (…), Embrassons-nous par-dessus les frontières ! L’Europe un jour n’aura qu’un étendard. » On reste rêveur, un siècle et demi plus tard, quand on voit ce que le XXe siècle et le XXIe commençant ont fait des grands projets de fraternité qui avaient fleuri au XIXe. Les textes de Victor Hugo et quelques autres, lus par des élèves du Lycée Diderot (Paris 19e), entre les morceaux du concert, vont dans le même sens et ne nous attristent que davantage.

Berlioz a en revanche orchestré La Marseillaise (plus précisément : Hymne des Marseillais) et nous en retrouvons six couplets ponctués de l’éclatant « Aux armes, citoyens ! ». Exclamation qui prend là un éclat tout particulier, d’autant que le chœur est encore renforcé par une partie du public, partition en main, qui a choisi de participer au concert et a répété avec ferveur. Le ténor Julien Dran paraît un peu perdu au milieu de cette foule enthousiaste, d’autant que l’acoustique de la salle, privée des fauteuils du parterre, comme on l’a dit, est plus réverbérante que de coutume.

Gourmande acidité

La seconde partie du concert était tout entière consacrée à la Symphonie funèbre et triomphale, peut-être la plus malmenée des œuvres de Berlioz. Non pas, comme Les Troyens, qu’elle fasse l’objet de mutilations et de tripotages odieux, mais elle est souvent confiée à des orchestres symphoniques peu concernés ou à des harmonies militaires indigentes. Le mot souvent est d’ailleurs de trop : l’auteur de ces lignes, qui parcourt le monde depuis plusieurs décennies en quête de grandes heures berlioziennes, a dû attendre ce concert pour enfin entendre la Symphonie funèbre de ses rêves. Quelle interprétation en effet ! Quelle masse d’instruments (d’époque, évidemment) sur la scène – mais disposée avec soin, avec les bassons (et le contrebasson d’Antoine Pecqueur) à la droite du chef, les dix trombones au fond sur une seule ligne, les onze cors derrière eux, etc. Résultat : une fusion et une clarté (ce n’est pas incompatible) remarquables, avec des flûtes dans l’aigu d’une acidité expressive, des ophicléides incisifs, mais un chapeau chinois, dans le finale, malheureusement peu audible.

Ce n’est pas tout : dans la version définitive de sa partition, Berlioz a ajouté des instruments à cordes et un chœur. Les cordes sont pour moitié sur scène (violoncelles et contrebasses), pour moitié en contrebas du plateau, dirigées par un autre chef d’orchestre (violons et altos) : cette disposition, utilisée trois fois par Berlioz de son vivant, semble n’avoir jamais été reprise depuis lors. L’ensemble est d’une couleur orageuse et d’une dynamique splendide. Quant au chœur, il est un peu moins audible que dans la première partie : preuve que l’acoustique est un art délicat et que Berlioz avait mille fois raison de s’y intéresser.

Il faut avoir éprouvé la pulsation lancinante de la Marche funèbre et ses crescendos implacables, il faut avoir goûté la noblesse du récitatif et de l’air du trombone solo dans l’Oraison, il faut avoir goûté l’euphorie de l’Apothéose pour mesurer la grandeur d’une partition fragile entre toutes, malgré sa silhouette et les moyens qu’elle requiert, ou plutôt à cause de cette silhouette et de ces moyens. Il faut la précision et la générosité de François-Xavier Roth, et l’extrême sentiment de sympathie qu’il éprouve envers la musique de Berlioz, pour que la Symphonie funèbre et triomphale atteigne à un pareil degré de lustre.

Illustration : le Cirque-Olympique photographié en 1851 par Marville (BNF)

Retrouver le concert sur le site de la Philharmonie de Paris.

Berlioz : L’Impériale, Chant des chemins de fer, Le Temple universel, Hymne des Marseillais, Symphonie funèbre et triomphale. Julien Dran, ténor ; Chanteurs des Chœurs et Orchestre des Grandes Écoles, Chanteurs du Chœur et Orchestre Sorbonne Université, Chorale de la Cité internationale universitaire de Paris, Chœur Calligrammes, Chœur des Universités de Paris, Chœur InChorus (Frédéric Pineau, chef de chœur) ; Jeune Orchestre européen Hector Berlioz ; Les Siècles, dir. François-Xavier Roth. Philharmonie de Paris, lundi 24 juin 2019.

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