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Critiques / Théâtre

Angels in America de Tony Kushner

par Gilles Costaz

Vivre ou mourir au temps de Reagan et du sida

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C’était il y a vingt ans, et un peu plutôt, aux Etats-Unis. A Avignon puis à Aubervilliers, Brigitte Jacque-Wajeman et une formidable équipe faisaient découvrir une grande œuvre sur le sida, la communauté homosexuelle et l’indifférence haineuse du pouvoir conservateur aux Etats-Unis, Angels in America. Cette fresque railleuse et vengeresse entre aujourd’hui au répertoire de la Comédie-Française, mais en compressé. Arnaud Desplechin a réduit cette pièce de sept heures, dans la traduction de Pierre Laville, à moins de trois heures.
Kushner, qui aime les actions simultanées, les constructions en séquences, développe en parallèle deux histoires : celle d’un couple gay qui se disloque, l’un des deux amants étant en train de perdre son combat contre la maladie dans une chambre d’hôpital, celle d’un jeune homme marié à une jeune femme et pris dans les filets du parti Républicain à travers une collaboration ambiguë avec le diabolique avocat Roy Cohn. La mort, la vie et l’amour sont au terme de ces diverses routes que viennent croiser des êtres surgis du passé comme Ethel Rosenberg (exécutée sur une chaise électrique en 1953 : une autre infamie du parti Républicain).
La mise en scène de Desplechin, fondée sur la rapidité d’une succession hachée, fuit le monumental, table sur le détail qui évoque le tout (les décors étant le plus souvent des images projetées). Même l’intervention des anges, le metteur en scène la limite : l’un d’eux descendra des cintres, mais le plus beau tableau onirique se fera quand les anges seront au sol, toutes ailes déployées et se tenant la main. Aux acteurs de tout donner dans ce parti pris qui refuse les effets faciles. Clément Hervieu-Léger incarne le jeune Prior, le stagiaire du clan Républicain, dans une sobriété et une intériorité bouleversantes. Christophe Montenez interprète l’un des autres jeunes gens dans une tendresse modulée, prouvant qu’il n’est pas seulement bon dans les rôles d’une énergie débridée. Jérémy Lopez distille une belle profondeur dans sa prise en main du troisième jeune homme, le plus blessé, le plus contraint au registre plaintif. Gaël Kamilindi, dans trois rôles, s’impose comme un des acteurs majeurs de la nouvelle génération.
Jennifer Decker sait donner à la souffrance intime des accents secrètement maîtrisés. Florence Viala campe joliment plusieurs personnages. Quant à Michel Vuillermoz, il donne de l’odieux Roy Cohn une image puissante, d’une férocité souvent plaisante, où il infiltre une sensible vérité humaine (ce que parvient pas à faire le grand Al Pacino dans la série tirée de la pièce par Mike Nichols). Enfin, comme pour reprendre l’idée de Nichols qui faisait jouer plusieurs rôles à ses stars, Desplechin a confié quasiment tous les personnages épisodiques à Dominique Blanc. C’est une idée épatante où la comédienne excelle, qu’elle figure un flic ou un rabbin. Elle est si surprenante que, dans ses premières prestations, on ne la reconnaît pas.
Le spectacle de Desplechin ne renouvelle pas l’imagerie, l’iconographie de la pièce, mais sert le texte avec beaucoup de vérité dans le raccourci, de sincérité dans l’implication et un sens de l’enjeu porté à vif par ces grands acteurs.

Angels in America de Tony Kushner, texte français Pierre Laville
version scénique et mise en scène Arnaud Desplechin, scénographie de Rudy Sabounghi, costumes de Caroline de Vivaise, lumière de Bertrand Couderc, son de Sébastien Trouvé, collaboration artistique de Stéphanie Cléau, avec Florence Viala, Michel Vuillermoz, Jérémy Lopez,
Clément Hervieu-Léger, Christophe Montenez, Jennifer Decker, Dominique Blanc, Gaël Kamilindi.

Comédie-Française, tél. : 01 44 58 15 15, en alternance jusqu’au 25 mars. (Durée : 2 2 h 50 avec entracte). Texte publié à L’Avant-Scène Théâtre.

Photo Christophe Reynaud de Lage  : Clément Hervieu-Léger, Jérémy Lopez.

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