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Critiques / Théâtre

Alexandra David-Néel , Mon Tibet De Michel Lengliney

par Dominique Darzacq

Sacrée bonne femme !

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En 1924, Alexandra David Néel (1868-1969), déguisée en paysanne tibétaine, est la première Européenne à entrer dans Lhassa, ville sainte et capitale du Tibet, alors interdite aux étrangers. L’exploit qu’elle relate dans son ouvrage « Voyage d’une parisienne à Llassa » est le point culminant et glorieux des aventures d’une femme hors normes et au destin singulier. Bourgeoise nourrie au lait des idées anarchistes, elle fut la première à réclamer l’émancipation économique des femmes. Adolescente fugueuse, femme aux semelles de vent, elle fut journaliste puis cantatrice avant d’appareiller à quarante-trois ans, et quelques mois après son mariage, pour l’Inde. Partie pour six mois, son périple dura quatorze ans. De l’Inde au Japon, de la Corée à la Mongolie, aux côtés de Yongden, son compagnon de voyage et fils adoptif, de steppes immenses en cols escarpés, à dos de yack qu’elle « préfèrera toujours au cul des vaches », à pied, « un pas tu vis, un pas tu meurs », elle parcourt des milliers de kilomètres, défie les sommets, brave les interdits.

Pionnière à la volonté de fer, exploratrice fascinée par la culture et les peuples qu’elle rencontre, orientaliste érudite qui n’hésite pas, à soixante et onze ans, à s’embarquer pour la Chine qu’elle sillonne pendant sept ans, et où elle affronte les épouvantes de la guerre sino-japonaise, Alexandra David-Néel (Hélène Vincent) est une sacrée bonne femme que Michel Lengliney prend au soir de sa vie. A ce moment où, recluse dans sa « Forteresse de la Méditation » de Digne, elle engage Marie-Madeleine Peyronnet, qu’elle rebaptise méchamment « Tortue » et qui sera pendant plus de dix ans, sa secrétaire, sa confidente, sa nounou, sa bonne à tout faire et, peut-être avant tout, son souffre-douleur. Ses jambes l’ont lâchée mais pas la tête. Percluse de rhumatismes qui l’obligent à se déplacer avec des béquilles et la confinent sur sa chaise longue, elle se sent « rouillée comme un vieux cargo sur un banc de sable », enrage et vitupère contre le paysage, « ces Alpes qui se poussent du col pour singer mes Himalayas ».

Tyran et mentor

Exaspérée par son immobilité, accrochée aux rêves de nouveaux départs au point de demander à cent ans le renouvellement de son passeport, la vieille dame est vraiment insupportable. Égoïste, atrabilaire éruptive, elle s’acharne contre Tortue, la tyrannise, l’humilie. Mais la jeune pied-noir qui, « à l’âge où on rêve du prince charmant rêvait de rencontrer une intelligence », sait pourquoi elle est là et a du répondant, renâcle, ploie mais ne rompt pas. Ayant besoin l’une de l’autre, s’installe entre elles une relation tissée à fil égal de haine et de tendresse, ponctuée d’explosions colériques qui s’achèvent par une invitation au voyage, une virée dans les souvenirs des expéditions tibétaines « Allez, petite. Donne-moi le bras, on part ».

Mais, si par ce biais, l’exploratrice nous livre des bribes d’intrépides et fabuleuses aventures, judicieusement évoquées dans la scénographie de bric et de broc de Tim Northam, la pièce de Michel Lengliney, et qu’avec justesse Didier Long met en scène, est d’abord le portrait et l’affrontement de deux personnalités bien trempées. Une manière de huis clos que les deux actrices irradient littéralement.

Comédienne d’exception, de celles qui, en scène, ouvrent les avenues du rêve, Hélène Vincent, sauvage et douce, féroce et désarmée, sincère et matoise comme un vieux paysan, pousse Alexandra David-Néel dans tous ses retranchements, en exprime toutes les contradictions et volte-face, donnant ainsi au personnage odieux une belle et singulière densité humaine.
Face à elle, Emilie Duquenne, que Didier Long avait déjà dirigée, avec moins d’inspiration dans Mademoiselle Julie, rend avec finesse et justesse les méandres des sentiments qui assaillent une Tortue rebelle et fascinée, qui rechigne sous le joug, mais craque devant la vitalité indomptable, l’intelligence, mais aussi les faiblesses, de sa tyrannique patronne qui est aussi son mentor.
Un duo magnifique grâce auquel Alexandra David-Néel, tout comme à Digne autrefois, risque d’être au Théâtre du Petit-Montparnasse, « le monument le plus visité ». Elle s’en plaignait. Le public, lui, ne s’en plaindra pas.

Alexandra David-Néel, mon Tibet de Michel Lengliney. Mise en scène Didier Long avec Hélène Vincent et Emilie Duquenne. 1h30
Théâtre du Petit Montparnasse, tel 01 43 22 77 74.

photo Lot

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