Opéra National de Paris - Bastille - jusqu’au 13 avril 2011

Akhmatova de Bruno Mantovani

Requiem en poésie et répression

Akhmatova de Bruno Mantovani

Une musique d’inquiétude qui fracasse l’âme, l’histoire d’une femme trois fois broyée, par ses destins de poète, de victime politique et de mère impuissante. C’est l’histoire d’Anna Akhmatova (1889-1966), poétesse russe condamnée au silence par le régime stalinien devenue l’héroïne du deuxième opéra de Bruno Mantovani. Une œuvre à forte densité qui vient de voir le jour en création mondiale dans les glacis noir et blanc de l’Opéra Bastille.

Cette création attendue et réussie de l’Opéra National de Paris est en quelque sorte le fruit d’une affaire de famille, si l’on entend par famille, les membres actifs d’une même entreprise. Après avoir produit le ballet Siddharta chorégraphié par Angelin Preljocaj sur une musique de Bruno Mantovani, Nicolas Joël, le patron de la maison, passa commande au compositeur d’un opéra. Mantovani, 37 ans, compositeur prolixe voire boulimique, grand prix 2010 de l’association Presse Musicale Internationale, directeur du Conservatoire National de Musique de Paris, cherchait une histoire de femme en lien avec la deuxième guerre mondiale, Christophe Ghristi, le directeur de la dramaturgie lui suggéra Anna Akhmatova dont il connaissait et chérissait depuis longtemps l’œuvre poétique. L’idée aussitôt acceptée par le compositeur, Ghristi se mit à l’écriture de son livret, et, dans la foulée de leur collaboration, Nicolas Joël décida d’en signer la mise en scène Restait à trouver l’interprète du rôle titre. Ce fut Janina Baechle, mezzo soprano d’envergure, vedette de l’Opéra de Vienne, ayant chanté des premiers rôles sous toutes les latitudes. Sauf à Paris. Mantovani sculpta sa partition pour sa voix ample aux graves d’encre noire.

Une femme, un mythe, un symbole

Anna Akhmatova, une femme, un mythe, un symbole. Elle était née dans l’aisance d’une famille cultivée qui la choyait et encourageait ses dons d’écriture révélés dès l’âge de 11 ans. A l’aube du XXème siècle elle épousait un autre poète, Nicolai Goumilev qui lui donna un fils. Ils furent célèbres, ils furent fêtés. La révolution de 1917 les mit au ban d’un nouveau monde qui n’en finissait pas de régler ses comptes avec ce qui fut la noblesse et la bourgeoisie. Goumilev sera fusillé en 1921. Pour Anna, radiée de l’Union des Ecrivains Soviétiques, et son fils rebelle, deux fois emprisonné et déporté, la traversée du désert sera longue et douloureuse. Jusqu’à la mort de Staline, « le petit père des peuples » dont la bible fut la répression.

Mantovani et Ghristi happent la vie de la poétesse durant les années qui entourent la deuxième guerre mondiale. Trois actes, onze scènes pour se souvenir du temps des espions, des dénonciations et des incompréhensions familiales, du temps ensuite de la guerre, des bombardements de l’exil dans des trains d’infortune, du temps enfin d’apparent apaisement civil et d’impossibles retrouvailles et réconciliations mère-fils.

Les pesanteurs de l’indicible

Mantovani décidément aime les situations en impasse, les pesanteurs de l’indicible et les personnalités peu connues en France. Déjà, L’Autre Côté, son premier opéra, créé à l’Opéra National du Rhin dans le cadre du festival Musica (voir webthea du 28 septembre 2006) prenait ses sources dans l’œuvre d’Alfred Kubin (1877-1959), peintre et dessinateur autrichien de l’épouvante et du malheur trop rarement exposé à Paris (en 2008 Le Musée d’Art Moderne lui rendait enfin hommage). Avec Akhmatova, Mantovani s’empare également d’une personnalité de premier plan restée pourtant de renommée obscure sous nos cieux et avec elle, va plus loin. Au-delà de la plongée en enfer et de ses hallucinations qu’il fait vibrer et vrombir, il pénètre l’humain, les fibres intimes de cette femme qui ne réussit pas l’impossible exploit de conjuguer la dignité du refus politique avec les petites lâchetés de la vie quotidienne et les devoirs de son rôle de mère. Ces impossibles relations mère-fils qui forment le point d’orgue du bouleversant troisième acte, un acte qui commence sur un ton de comédie et qui s’achève en nocturne tragique.

Ghristi réduit les dialogues à l’essentiel, use d’une langue élégante et claire, cite de brefs passages de poésie. Clarinettes basses, percussions, trombones, cuivres et accordéon : les panoplies sonores de Mantovani fouillent les décombres des villes et des vies en ruines, et, par un étrange retournement des codes, achève son opéra par une longue partie orchestrale, un épilogue qui pourrait servir d’ouverture, une méditation poignante où Anna/Janina quasi muette entre dans l’infinie solitude de sa propre légende.

Modigliani fil conducteur

En 1911, Anna Akhmatova et son jeune époux firent escale à Paris où Modigliani brossa le portrait de la jolie poétesse russe. Cette magnifique épure en noir et blanc sert d’affiche et de fil conducteur aux décors du spectacle. Des panneaux noirs, des panneaux blancs, montent, glissent, s’effacent. Un fauteuil blanc devient témoin, une table, un lit, des meubles fracassés, des extraits de films d’actualités, des costumes gris, c’est tout un monde ratissé en poussières couleur de muraille qui défile et s’impose, avec une seule échappée de rouge dans la colonie d’artistes de Tachkent. Les décors et costumes de Wolfgang Gussmann, fidèle associé de l’Opéra de Paris où il signa quelques mémorables réalisations (Lulu, La Ville Morte…) ont un formidable pouvoir de suggestion et servent au millimètre la sobre mise en scène de Nicolas Joël.

Autour de Janina Baechle, vieillie en incarnation de la poétesse, toute en force et en fragilité, Atilla Kiss-B, ténor roumain pour la première fois sur cette scène, joue et chante ce fils pathétique pour lequel son timbre clair se déchire et se révolte, Christophe Dumaux, contre ténor aussi dérisoire qu’inquiétant en représentant aboyeur de l’union des écrivains, Lionel Peintre, Varduhi Abrahamyan, Valérie Condoluci, Marie Adeline Henry, leurs partenaires : toute la distribution se plie aux jeux de scène et aux épreuves vocales d’une musique pas facile. Tout comme le jeune chef Pascal Rophé, fin connaisseur des sonorités de notre temps, qui communique aux instrumentistes de la fosse, les pulsions d’une partition qui ne ressemble à aucune autre.

Akhmatova de Bruno Mantovani, livret de Christophe Ghristi, orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Pascal Rophé, chef de chœur Patrick Marie Aubert, mise en scène Nicolas Joël, décors et costumes Wolfgang Gussmann, lumières Hans Toelstede. Avec Janina Baechle, Attila Kiss-B, Lionel Peintre, Varduhi Abrahamyan, Valérie Condoluci, Christophe Dumaux, Marie-Adeline Henry, Fabrice Dalis, Paul Crémazy, Vladimir Kapshuk.

Conférence, rencontres, lectures, concert et récital complètent en « Convergences » cette création mondiale. Programme détaillé sur le site www.operadeparis.fr

Opéra National de Paris – Bastille, les 28, 31 mars, 2, 6, 13 avril à 19h30, le 10 avril à 14h30

08 92 89 90 90 - +33 1 71 25 24 23

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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