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Adieu Alain Kremski

par Christian Wasselin

Prix de Rome à vingt-deux ans, ami de Balthus, amoureux de l’Orient, Alain Kremski interprétait Scriabine au piano tout en jouant sur des bols tibétains.

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IL EST UN LIEU MERVEILLEUX et discret, non loin du pont Marie, dans le quatrième arrondissement de Paris, qui propose des récitals, des concerts de mélodies, de la musique de chambre, devant quelques dizaines de spectateurs qui tout à coup se sentent élus : le Théâtre de l’île Saint-Louis. Alain Kremski était un familier du lieu. Compositeur et pianiste, il y jouait notamment des œuvres qu’on a peu l’habitude d’entendre, signées par des créateurs qu’on connaît surtout par leurs livres (Nietzsche, Pasternak) ou par des esprits aventureux qui, comme Alain Kremski lui-même, sont allés chercher en Asie d’autres respirations (Gurdjieff). Ce qui ne l’empêchait pas de jouer Liszt ou les Gnossiennes de Satie, le tout dans une ambiance qui prête au recueillement davantage qu’aux applaudissements intempestifs.

Oui mais Alain Kremski n’est plus. Il est mort d’un arrêt vasculaire cérébral, le 28 décembre dernier, alors qu’il s’apprêtait à jouer dans son théâtre favori. Il avait soixante-dix-huit ans. L’amour de la musique, c’est son père, Serge Petitgirard, ancien élève de Cortot et d’Yves Nat, qui le lui a donné (son frère, le chef d’orchestre et compositeur Laurent Petitgirard, a gardé le nom paternel). Très vite est venue en lui une manière de fascination pour l’Asie, l’Orient, le bouddhisme tibétain, les instruments de temple : bols chantants du Tibet, bols bouddhiques sacrés du Japon, grands bols de cérémonie, gongs, cloches, etc. « Or, en France, disait-il, on aime bien mettre les gens dans des tiroirs : si d’une part vous jouez Chopin et que d’autre part vous utilisez des bols, vous n’êtes pas compris. » Puis il s’est rendu compte que le piano lui aussi était important dans sa vie, et il y est revenu. Prix de Rome, il se retrouve à vingt-deux ans à la Villa Médicis, que dirige alors le peintre Balthus, qui un soir lui fait cet aveu : « Ne le dis à personne, mais avant de peindre, je prie ». Balthus le pousse à l’intéresser à la littérature, à l’architecture, à la peinture, le pousse à sillonner l’Italie : « La peinture, en m’enseignant le jeu du proche et du lointain, du plein et du vide, de l’ombre et de la lumière, a fini par influencer ma perception de la musique. »

On touche là à un côté essentiel de la personnalité d’Alain Kremski : les liens entre la musique et les sens : « Il faut toujours tenir compte de l’intention du compositeur et de la manière dont l’auditeur écoute. Nous avons trois nourritures : les aliments que nous mangeons, l’air que nous respirons, qui est déjà plus subtil, et puis les impressions. Entre musique et paysage, musique et nature, les rapports sont souterrains, presque jungiens. »

Mademoiselle, les bols et Messiaen

Outre Balthus, Alain Kremski citait volontiers Nadia Boulanger (« Mademoiselle, comme on l’appelait, m’a fait comprendre que le pianiste devait ressentir l’unité qui est régie par son corps, son sentiment et son mental ») et Messiaen, « le seul qui m’ait encouragé quand j’ai enregistré des disques de bols tibétains » – les bols tibétains, l’une de ses grandes trouvailles de musicien, jugée pourtant extravagante par certaines coteries musicales qui n’admettent pas qu’on aille voir ailleurs.

Compositeur, Alain Kremski était aussi un enfant de l’Occident : « Mes racines partent de Couperin, Debussy et Messiaen, et m’emmènent vers un Pärt ou un Ligeti qui se retrouverait dans les montagnes du Tibet ! » Le compositeur en lui le disputait à l’interprète : « J’ai fini par donner de vrais récitals de piano en privilégiant Scriabine, Déodat de Séverac, Nietzsche, qui savait trouver des thèmes mais était peu doué pour le développement, ou en faisant entendre le prélude génial qu’a composé le jeune Pasternak quand il hésitait entre la musique et la littérature. » Il y aussi ce mystérieux Gurdjieff, dont Kremski avait fait l’une de ses spécialités : « Ces musiques, belles, limpides, d’une grande simplicité intérieure, ont quelque chose d’indéfinissable, de spécial... Avec elles, nous commençons à voyager dans des pays inconnus et pourtant étrangement familiers. Un sentiment d’une grande pureté se dégage de ces musiques. Peut-être, à travers l’ordre parfois inhabituel des sons, s’expriment des lois qui nous touchent, nous éveillent : ces musiques ont ce pouvoir, indéniable, de nous ramener à nous-mêmes. »

Photographie : Alain Kremski (dr).

Pour nous ramener à Alain Kremski, un grand nombre d’enregistrements sont hautement recommandables, parmi lesquels : « Voyage vers des lieux inaccessibles » (Musiques pour piano vol. 1, V 4884), « Récits de la résurrection du Christ » (Musiques pour piano vol. 3, V 4886), « Les cercles » (Musiques pour piano vol. 9, V 4881), « Hymne pour le Jour de Noël » (Musiques pour piano vol. 10, V 4882). Tous sont parus chez Naïve à l’orée des années 2000.

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