Paris, Ciné 13 théâtre

Abilifaïe Leponaix de Jean-Christophe Dollé

Les schizophrènes, nos semblables, nos frères

 Abilifaïe Leponaix de Jean-Christophe Dollé

Drôle de titre : il a été fabriqué à partir de noms de médicaments utilisés dans le traitement de la schizophrénie. Car le spectacle de Jean-Christophe Dollé met en scène quatre schizophrènes dans leur vie quotidienne et dans leur cadre médical. Pourtant, rien de strictement réaliste dans cette mise en théâtre de la folie : des éléments fragmentaires de décor, des rideaux en plastique découpent l’espace qui est tantôt un contexte mental tantôt la salle des malades. Sur l’univers de chacun, sa parole, sa souffrance, son débat avec les autres l’auteur promène son projecteur, plongeant plus encore dans la vie psychique que dans la vie au jour le jour. Il y a là une jeune fille qui a perdu le sens des mots, ne pouvant même plus définir ses besoins puisque le terme « besoin » est sorti de sa compréhension. Il y a là une mère privée de son enfant, qui s’adonne à des travaux ménagers, avec son envie de maternité et ses pulsions sexuelles. Il y a là un homme, barbu, en bermuda, qui a une dégaine d’homme des bois et poursuit ses idées fixes. Il y a là, enfin, un jeune homme faible d’esprit, qui se remet pas de l’injonction fatale de ses parents (« barre-toi ! « ) et égrène de pauvres analyses sur le monde où nous vivons. Ils vivent dan une complicité qui, parfois, explose.

Créée à partir d’une longue enquête, la pièce de Dollé prend le parti des schizos, nos semblables, nos frères, en faisant parfois entendre en voix off le bruit extérieur (les mots des journalistes et des médecins) et en basculant dans une représentation toujours dominée par la hantise de la douleur et par un regard de compréhension. Moments vrais, moments de fantasmes, moments de gros plans captant le malade dans son effrayante solitude, moments de théâtre joyeux (comme la séquence où les personnages chantent en chœur une chanson faite avec les noms de leurs psychotropes) se succèdent, de telle sorte que la soirée n’est pas une évocation documentaire mais un hommage aux souffrants qui les saisit des deux côtés du miroir : un peu tels qu’ils se reflètent dans l’œil du passant, et surtout tels qu’ils pourraient être, recréés par le pinceau d’un peintre scénique qui les aimerait follement. Clothilde Morgièvre, Benjamin Tual, Marie Réache, Vanessa Ricci, et Jean-Christophe Dollé lui-même, mêlé à ses interprètes, incarnent des êtres dont nous nous sentons proches et éloignés, tels des amis que nous ne voulons pas voir. Le spectacle n’est pas du tout coup de poing. Fonctionnant à feu lent, il bouleverse en douceur et en profondeur, sans discours, sans leçon donnée. Face à ces comédiens traversés par la douleur de ceux qu’ils incarnent, le spectateur repart avec une vive émotion dont il analysera la richesse plus tard.

Abilifaïe Leponaix, texte et mise en scène de Jean-Christophe Dollé, scénographie d’Adeline Caron et Nicolas Bisset, lumière de Cyril Hamès, chorégraphie de Magali B., création de Michel Bertier avec Clothilde Morgièvre, Benjamin Tual, Marie Réache ou Vanessa Ricci, Jean-Christophe Dollé, avec les voix de Christèle Wurmser et Julia Vaidis Bogard. Ciné 13 Théâtre, 21 h 30, tél. : 01 42 54 15 12. (Durée : 1 h 15).

A propos de l'auteur
Gilles Costaz
Gilles Costaz

Journaliste et auteur de théâtre, longtemps président du Syndicat de la critique, il a collaboré à de nombreux journaux, des « Echos » à « Paris-Match ». Il participe à l’émission de Jérôme Garcin « Le Masque et la Plume » sur France-Inter...

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