Paris, Petit-Hébertot
A propos de Martin de Roger Dumas
Le fils du boulanger

Le garçon qui, un peu vieilli, entre en scène s’appelle Martin, ou « Martin Quelqu’un ». Donc un anonyme, perdu dans la foule des gens qui tentent de vivre et qu’on pourrait ne pas remarquer. Mais ce Martin est le double de Roger Dumas qui, en prenant un nom passe-partout dans ces mémoires dits en public, marque qu’il vient du peuple, de la masse, des non-favorisés. Il est devenu un acteur très connu, alignant films sur films, écrivant des chansons, jouant bien des pièces (les dernières, c’était avec Trintignant et Marielle). Mais son enfance, ses origines, c’est la boulange, c’est le four à pain du père, le magasin de la mère, et l’univers de farine où évolue l’écolier. C’est la province, et un jour Paris, qui se remet de la guerre à peine terminée et impose toujours de rudes privations. A propos de Dumas conte ces années de formation, de la découverte des filles, de sécrétion de mythologies qu’on se forme dans le tohu bohu de la jeunesse, puis, bien plus tard, le retour vers un passé détruit. Le théâtre est au cœur de l’évocation : un professeur de lycée a appris au gamin la scène des Tartes amandines dans Cyrano de Bergerac, puis l’a fait jouer avec lui maintes scènes de la pièce de Rostand. Le prof jouait grandiloquent, il apprenait à l’élève tout ce qu’il ne fallait pas faire, mais le virus était planté : Dumas ne serait plus mitron, mais comédien.
Auteur aussi car ce texte est d’une écriture drue, joyeuse, rythmée, précise, nette, colorée. Roger Dumas dit sa vie en voilant toute émotion, tel un poète qui a trouvé le juste éloignement dans les mots. Il parle avec sa carrure, il donne à sa voix forte la rugosité des constats. Il ne commente pas, il va, mais n’en pense pas moins et laisse l’auditeur rire et s’étonner avec lui. La mise en scène d’Arnaud Bédouet place savamment la confession dans un univers noir à la Soulages. Elle renouvelle ce très bon spectacle qui avait été créé il y a quinze ans et qui prend là un ton plus tranchant et un dessin encore plus affirmé. Tout semble banal, mais tout est singulier. C’est la grande richesse du texte de Roger Dumas, cette originalité constante accompagnée de cette question implicite : comment la fantaisie naît-elle et grandit-elle dans un monde qui ne la favorise pas ? Dumas n’y répond pas, puisqu’enfant du peuple, il a tout de suite entendu des alexandrins dans sa tête et vite trouvé ses chemins de traverse.
A propos de Martin de Roger Dumas, mise en scène de Arnaud Bédouet, lumières de Gaëlle de Malglaive, décor de Hélène Delprat. Petit-Hébertot, tél. : 01 42 93 13 04 ( durée : 1 h 15). Texte aux éditions Acte.



