Paris- Théâtre du Châtelet jusqu’au 20 février 2010

A Little Night Music de Stephen Sondheim

Bonheur total d’un chef d’oeuvre enfin découvert en France

A Little Night Music de Stephen Sondheim

D’emblée un regret : à peine six représentations pour ce qui restera à l’heure des bilans de saison comme la plus merveilleuse des découvertes de l’année, c’est vraiment frustrant.
A voir, à entendre ce chef d’œuvre, on se pince en constatant que son auteur est quasiment inconnu sur nos terres hexagonales, alors que pour les anglo-saxons il est, et depuis bien longtemps, l’un des chefs de file incontestés de la musique de notre temps. Une ovation debout a salué son apparition le soir de la première.

Jean-Luc Choplin, fidèle à sa politique de mélanges des genres et surtout à sa passion des comédies musicales a eu cent fois raison de produire et programmer cette Petite Musique de Nuit dans la foulée du succès remporté en décembre par sa Mélodie du Bonheur (voir webthea du 21 décembre 2009). Mais l’enjeu cette fois se place, si on peut dire, quelques crans au-dessus des tubes et rengaines popularisées par le cinéma. Chez Sondheim, grand routier des "musicals" dont il fut nourri dès l’enfance comme d’autres de lait maternel, la pâte sonore est d’une richesse et d’une complexité à nulle autre pareille dans ce registre. A la fois jazzy, simple, économe de moyens et d’une sophistication extrême jusque dans les silences qui s’infiltrent entre les cadences à trois temps.

Stephen Sondheim, né en 1930, fit ses classes auprès de Hammerstein II qui le prit sous son aile familiale et musicale quand le couple de ses parents explosa. Quelques années plus tard, alors qu’il pensait à un avenir tranquille de prof de maths, ses débuts à 27 ans en tant que librettiste du succès planétaire de West Side Story, le propulsa définitivement dans la cour des grands. Qu’il ne quitta plus. Company, Follies, The Frogs (d’après Aristophane) au début des années 70, Sweeny Todd (1979) Into the Woods (1987) Assassins (1990), etc… : des œuvres singulières, hors normes familières qui là-bas valent à Sondheim le qualificatif d’intello…

La frivolité comme masque de pudeur

A Little Night Music créé en 1973 emprunte son titre à Mozart et son sujet à Ingmar Bergman. Petite musique de nuit mozartienne pour quelques Sourires d’une nuit d’été de ce nord scandinave où le soleil de juillet ne se couche pas, où des couples s’effilochent dans l’apparente légèreté d’amourettes provisoires. La frivolité comme masque de pudeur posé sur des destins fragiles et des duos mal assortis que le temps a polis de mélancolie. Il y a Frederic Egerman (Lambert Wilson), avocat, quinqua encore fringant, qui a épousé en secondes noces une petite Anne de 18 printemps (Rebecca Bottone) qui a peur de perdre sa virginité, il y a Désirée Armfeldt, comédienne célèbre (Greta Scacchi) qui fut sa maîtresse et son idéal, et le nouvel amant de celle-ci, un comte jaloux et colérique (Nicholas Garrett). L’épouse du comte, frustrée d’être constamment trompée (Deanne Meek), la mère de la comédienne, fantasque vieille dame et indigne (Leslie Caron) qui compte ses amants comme les billes d’un chapelet, le fils de l’avocat (David Curry), la fille naturelle de la comédienne (Celeste de Veazey), une gouvernante (Francesca Jackson), un majordome (Leon Lopez). Des chassés croisés aux allures de ballet où l’on valse vite vite de peur de tomber…

Le temps d’un week-end à la campagne, le temps de redonner un sens au temps. A ces personnages destinés à des acteurs qui parlent et chantent sans être chanteurs, Sondheim a ajouté un quintet vocal pour authentiques interprètes lyriques, qui, à la manière d’un chœur antique, annoncent et commentent l’action.

Leslie Caron irrésistible grand mère de près de 80 étés

Lee Blakeley, metteur en scène attaché au Covent Garden de Londres, mène ces danses d’amour et de désenchantements dans le clair obscur d’un nocturne, des lumières entre chien et loup qui s’immiscent entre les rideaux mouvants, sur les murs qui s’escamotent, le mobilier qui va et vient, les arbres qui tordent des longs bras et des mains multiples, les étoiles qui jouent à cache cache… Costumes somptueux, chorégraphie aérienne, rien ne manque à la réussite. Même la sonorisation inséparable des « musicals » qui a enfin trouvé son point d’équilibre au Châtelet.

Leslie Caron irrésistible grand-mère de près de 80 étés qui à défaut de voix a de l’esprit et de l’humour et de la jeunesse à revendre, Greta Scacchi si belle dans une jeune maturité, jouant les stars fatiguées et les amantes affamées même si sa voix est un rien hésitante pour ce Send in the clowns, clou de la soirée. On redécouvre avec un bonheur égal que l’élégant Lambert Wilson, baryton léger, magnifique comédien est probablement le seul en France à combiner à l’américaine l’art du jeu, du chant et de la danse. Rebecca Bottone vif argent, Francesca Jackson étourdissante, Nicholas Garrett, Deane Meek, Leon Lopez, David Curry : ils sont tous épatants comme les chanteurs rodés du Lebeslieder Quintet.

Le Philharmonique de Radio France répond en swing léger à la direction précise et enjouée de Jonathan Stockhammer.

C’est magique tout simplement. A quand une reprise ?

A Little Night Music musique et lyrics de Stephen Sondheim, livret de Hugh Wheeler d’après Sourires d’une nuit d’été le film d’Ingmar Bergman. Orchestre Philharmonique de Radio France, direction Jonathan Stockhammer, mise en scène Lee Blakeley, décors Rae Smith, costumes Jo van Schuppen, chorégraphie Andrew George, lumières Jenny Cane. Avec Lambert Wilson, Leslie Caron, Greta Scacchi, David Curry, Rebecca Bottone, Francesca Jackson, Nicholas Garrett, Deanne Meek, Céleste de Veazey, Leon Lopez. Et les chanteurs Damian Thantrey, Kate Valentine, Rachael Lloyd, James Edwards, Daphné Touchais.

Théâtre du Châtelet du 15 au 20 février à 20h.

+33 (0)1 40 28 28 40 – www.chatelet-theatre.com

Crédit : Public Domain - Marie-Noëlle Robert

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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