Zoo ou l’assassin philanthrope de Vercors

L’humanité, une dignité à conquérir

Zoo ou l'assassin philanthrope de Vercors

Mobilisé au début de la Seconde Guerre mondiale près de Romans, au pied du massif du Vercors, Jean Bruller entre dans la Résistance et adopte le pseudonyme que l’on connaît. En partenariat avec Jean de Lescure, Vercors crée les Editions de Minuit pour publier sa nouvelle Le silence de la mer en 1942. Au sortir de la guerre, il écrit une fable philosophique à la manière de Voltaire qu’il admirait, Les Animaux dénaturés (1952) qui donnera lieu à la pièce de théâtre Zoo ou l’assassin philanthrope (1964).
Depuis Darwin, on n’a pas cessé de s’interroger sur les origines de l’homme. Cette question conduit Vercors à se demander s’il est possible d’établir une définition de l’homme, d’identifier le chaînon manquant entre l’animalité et l’humanité à travers l’histoire d’un journaliste qui met sa vie en jeu pour faire avancer la science. Il crée un être hybride, né d’un humain, lui en l’occurrence, et d’une femelle Tropis appartenant à une espèce imaginaire rencontrée lors d’une expédition scientifique en Nouvelle Guinée. Le journaliste déclare la naissance de cet être, le fait baptiser, puis l’empoisonne. Il provoque ainsi son procès. Est-il coupable d’un infanticide ou du meurtre d’un animal ? Au fil des tentatives de réponses on voit poindre le spectre du racialisme, de l’affirmation de l’infériorité de certains peuples justifiant leur esclavage, des dérives des expérimentations sur l’homme (écho des horreurs pratiquées par Mengelé sur les Juifs), de l’eugénisme. Demarcy-Mota tire le fil du propos jusqu’à nous. Les nouvelles technologies, les expérimentations génétiques et autres prouesses scientifiques pourraient bien avoir de quoi inquiéter.
Le procès du journaliste Douglas Templemore est mené sur un rythme musclé, scandé par le son sec des touches de la machine à écrire qui inscrit en lettres blanches sur fond noir l’ordre du jour des séances tout en clair-obscur, ponctuées d’inquiétantes scènes en ombres chinoises dans une scénographie inspirée d’Yves Collet et d’Emmanuel Demarcy-Mota. Les magnifiques masques animaliers conçus par Anne Leray et la musique d’Arman Méliès contribuent à la tension générale ; le ton est solennel et l’humour sous-jacent si bien qu’on hésite à rire quand les protagonistes concluent que la spécificité de l’homme est dans leur besoin de gris-gris ou quand ils adressent au public leurs commentaires destinés aux Tropis qu’ils sont venus voir de près au zoo. La force du suspens neutralise le risque de didactisme et on est impatient de connaître le verdict. Sanglés dans leur rôle, les comédiens, tous excellents, accordent leur jeu autant à la rigueur de la justice qu’à la passion des échanges.
Nous n’avons pas fini de nous rappeler l’avertissement de Brecht dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui (1941) : « le ventre est toujours fécond d’où a surgi la bête immonde ». Vercors ajoute que « l’homme n’est pas dans l’homme, il faut l’y faire éclore », rejoignant les préoccupations de nos sociétés modernes quand il affirme que l’animal fait un avec la nature alors que l’homme, « animal dé-naturé », se pose en dominateur.
Cette pièce saisit par son actualité, autant dire son universalité et nous invite à mettre en doute inlassablement nos certitudes et nos croyances.

Zoo ou l’assassin philanthrope d’après Zoo ou l’assassin philanthrope et Les Animaux dénaturés de Vercors. Mise en scène, Emmanuel Demarcy-Mota. Conseillers scientifiques : Carine Karachi (neurochirurgienne), Jean Audouze (astrophysicien), Marie-Christine Maurel (biologiste), Georges Chapouthier (biologiste, philosophe). Scénographie Yves Collet et Emmanuel Demarcy-Mota. Lumières, Christophe Lemaire, Yves Collet. Musique, Arman Méliès. Costumes, Fanny Brouste. Son, Flavien Gaudon. Video, Renaud Rubiano.
Avec la troupe du Théâtre de la ville :Mathias Zakhar, Ludovic Parfait Goma, Valérie Dashwood, Marie-France Alvarez, Sarah Karbasnikoff, Anne Deverneuil, Céline Carrère, Charles-Roger Bour, Jauris Casanova, Gérald Maillet, Stéphane Krähenbüll.
A Paris, au théâtre de la ville (Espace Cardin) jusqu’au 12 avril 2022. Durée : 1h40.

© Jean-Louis Fernandez

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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